Les constructions à sens passif en yoruba
Ìṣe Aìníṣe (Ní...sí)
Cet article fait partie de l'arbre grammatical de yoruba sur Settemila Lingue.
En bref
Le yoruba n’a pas de voix passive morphologique comparable à « être + participe passé » en français. Il conserve généralement une phrase active, mais emploie wọ́n (« ils », avec un sens indéfini), a (« nous/on ») ou une mise en relief avec ni pour ne pas nommer l’auteur de l’action : Wọ́n kọ ilé náà peut ainsi se traduire par « La maison a été construite ».
Vue d’ensemble
En français, on peut faire du destinataire de l’action le sujet grammatical : « Les ouvriers ont construit la maison » devient « La maison a été construite ». Le verbe change alors de forme avec l’auxiliaire être et un participe passé. Le yoruba préfère une autre stratégie : la phrase garde normalement l’ordre auteur – verbe – objet, mais l’auteur est représenté par un pronom au sens vague. Le sujet est le mot ou groupe de mots dont dépend l’action ; l’objet direct est la personne ou la chose qui la subit directement.
Au niveau B1, l’essentiel est donc de ne pas chercher une conjugaison passive inexistante. Pour rendre « on », « quelqu’un », « les gens » ou une autorité non précisée, on rencontre surtout wọ́n et a. Le contexte français peut alors exiger une traduction passive, même si la structure yoruba reste active : A ṣe iṣẹ́ náà signifie littéralement « On/nous avons fait le travail », mais correspond souvent à « Le travail a été fait ».
Une autre possibilité consiste à placer l’élément important au début et à le faire suivre de ni, particule de mise en relief : Iṣẹ́ náà ni a ṣe (« C’est ce travail qu’on a fait »). Cette construction rapproche le discours du passif français parce qu’elle met ce qui subit l’action au premier plan. Toutefois, elle reste une construction de focalisation, c’est-à-dire une façon de signaler l’information sur laquelle on insiste, et non une forme passive du verbe.
Fonctionnement
1. Wọ́n comme auteur indéfini
Wọ́n est d’abord le pronom personnel « ils/elles ». Lorsque personne de précis n’a été mentionné, il peut aussi renvoyer aux gens, aux autorités ou à un groupe que la situation permet de deviner.
| Schéma yoruba | Lecture littérale | Équivalent français fréquent |
|---|---|---|
| Wọ́n + verbe + objet | Ils ont fait quelque chose | Quelque chose a été fait |
| Wọ́n + ń + verbe + objet | Ils sont en train de faire quelque chose | Quelque chose est en cours de réalisation |
| Wọ́n + ti + verbe + objet | Ils ont déjà fait quelque chose | Quelque chose a été fait |
| Wọ́n + kò + verbe + objet | Ils n’ont pas fait quelque chose | Quelque chose n’a pas été fait |
Ainsi, Wọ́n ń tún ọ̀nà náà ṣe a pour structure « ils réparent la route ». Si l’identité des responsables n’a aucune importance, la traduction naturelle est « La route est en cours de réfection ».
Wọ́n peut néanmoins désigner un vrai groupe déjà connu. Dans Àwọn òṣìṣẹ́ dé. Wọ́n bẹ̀rẹ̀ iṣẹ́, le pronom reprend clairement àwọn òṣìṣẹ́ (« les ouvriers ») : il ne s’agit pas d’un sujet indéfini. Seul le contexte permet de choisir entre « ils » et « on ».
2. A avec une valeur générale ou impersonnelle
A signifie normalement « nous ». Il peut aussi présenter une action comme une pratique collective, une règle ou une action dont l’auteur précis reste en arrière-plan. Il se rapproche alors du français on.
| Schéma | Exemple | Interprétation naturelle |
|---|---|---|
| A + verbe + objet | A ṣe iṣẹ́ náà. | Le travail a été fait. |
| A + ti + verbe + objet | A ti parí iṣẹ́ náà. | Le travail a été terminé. |
| A + kò + verbe + objet | A kò rí i mọ́. | On ne l’a plus revu. |
| A + máa ń + verbe + objet | A máa ń ṣe bẹ́ẹ̀ níbí. | C’est ainsi que l’on fait ici. |
La limite entre « nous » et « on » n’est pas mécanique. Si le locuteur participe réellement à l’action, « nous » convient. Si la phrase décrit une habitude partagée ou laisse l’auteur non identifié, « on » ou un passif français est souvent préférable.
3. Mettre le patient au premier plan avec ni
Le patient est simplement la personne ou la chose qui subit l’action. On peut le placer avant ni, puis garder une proposition active avec a ou wọ́n :
patient + ni + a/wọ́n + verbe (+ autres compléments)
- Iṣẹ́ náà ni a ṣe lánàá. — C’est ce travail qui a été fait hier.
- Ilé náà ni wọ́n kọ ní ọdún 1990. — C’est cette maison qui a été construite en 1990.
- Adé ni wọ́n yàn sí ipò náà. — C’est Adé qui a été nommé à ce poste.
Cette tournure ne correspond pas exactement à un passif neutre. Elle crée un contraste : cette maison plutôt qu’une autre, Adé plutôt qu’une autre personne. Dans une simple information sans opposition, Wọ́n kọ ilé náà… est souvent plus direct.
Le ni de focalisation porte un ton moyen et s’écrit sans accent. Il ne faut pas le confondre avec ní, qui a un ton haut et peut notamment marquer la possession ou introduire certains compléments. De même, sí signifie généralement « vers, à » ou appartient au cadre d’un verbe ; ce n’est pas la seconde moitié d’un prétendu auxiliaire passif.
On voit parfois ni et sí dans la même phrase : Ìbàdàn ni wọ́n bí i sí (« C’est à Ibadan qu’il/elle est né(e) »). Ici, ni met Ìbàdàn en relief, tandis que sí complète l’expression du lieu avec bí (« mettre au monde »). L’ensemble ni…sí ne transforme pas le verbe en passif.
4. Les pronoms objets restent après le verbe
Quand la personne qui subit l’action est exprimée par un pronom, celui-ci conserve sa place d’objet :
- Wọ́n rí i. — On l’a vu / Il ou elle a été vu(e).
- A pè é. — On l’a appelé(e).
- Wọ́n fi ẹ̀sùn kàn án. — Il ou elle a été accusé(e).
- Wọ́n fi í sílẹ̀. — Il ou elle a été libéré(e) / On l’a laissé(e) partir.
Les formes i, é, án ou í dépendent du verbe et de l’environnement sonore. Elles ne sont pas des marques du passif : ce sont des formes du pronom objet de troisième personne.
5. L’aspect et la négation ne changent pas
Le yoruba exprime surtout le déroulement, l’achèvement ou l’habitude au moyen de marqueurs placés avant le verbe. Une lecture passive en français ne modifie pas leur position.
| Valeur | Structure active yoruba | Traduction française possible |
|---|---|---|
| action en cours | Wọ́n ń kọ ilé náà. | La maison est en cours de construction. |
| action accomplie | Wọ́n ti kọ ilé náà. | La maison a été construite. |
| action habituelle | A máa ń ṣe é lọ́nà yìí. | Cela se fait habituellement ainsi. |
| négation | A kò ṣe iṣẹ́ náà. | Le travail n’a pas été fait. |
| pas encore | A kò tíì parí iṣẹ́ náà. | Le travail n’est pas encore terminé. |
Il n’existe donc pas un « temps passif » à apprendre séparément. Il faut reconnaître les mêmes marqueurs d’aspect et de négation que dans les phrases actives.
Exemples en contexte
| Yoruba | Français | Remarque |
|---|---|---|
| Wọ́n kọ ilé náà ní ọdún 1990. | La maison a été construite en 1990. | Wọ́n laisse les constructeurs non précisés. |
| A ṣe iṣẹ́ náà. | Le travail a été fait. | A se comprend ici comme « on ». |
| Wọ́n fi ẹ̀sùn kàn án. | Il ou elle a été accusé(e). | Littéralement, « ils ont porté une accusation contre lui/elle ». |
| A kò rí i mọ́. | On ne l’a plus revu(e). | Négation avec kò ; mọ́ signifie ici « encore/désormais ». |
| Wọ́n ń tún ọ̀nà náà ṣe. | La route est en cours de réfection. | Ń présente l’action en cours. |
| A ti parí iṣẹ́ náà. | Le travail a été terminé. | Ti marque l’accomplissement. |
| Wọ́n ti ṣí ilé ìwòsàn tuntun náà. | Le nouvel hôpital a été ouvert. | Le groupe qui l’a ouvert n’est pas nommé. |
| A kò tíì rí ọmọ náà. | L’enfant n’a pas encore été retrouvé. | Selon le contexte, rí signifie « voir » ou « retrouver ». |
| Wọ́n yàn Bọ́lá sí ipò náà. | Bọ́lá a été nommée à ce poste. | Sí introduit ici le poste visé. |
| Ilé náà ni wọ́n kọ ní ọdún 1990. | C’est cette maison qui a été construite en 1990. | Le patient est mis en relief avec ni. |
| Iṣẹ́ náà ni a ṣe lánàá. | C’est ce travail qui a été fait hier. | Contraste possible avec un autre travail. |
| Ìbàdàn ni wọ́n bí i sí. | C’est à Ibadan qu’il ou elle est né(e). | Ni focalise le lieu ; sí appartient au complément locatif. |
| Wọ́n fi í sílẹ̀ ní òwúrọ̀. | Il ou elle a été libéré(e) le matin. | Expression verbale fi…sílẹ̀. |
| A máa ń ṣe bẹ́ẹ̀ níbí. | C’est ainsi que l’on fait ici. | Pratique générale, avec máa ń. |
Erreurs fréquentes
Calquer « être + participe passé »
- Incorrect : Ilé náà jẹ́ kọ.
- Correct : Wọ́n kọ ilé náà.
- Pourquoi : Jẹ́ ne sert pas à fabriquer un passif comme l’auxiliaire français être. Le verbe kọ garde sa forme ordinaire et reçoit un sujet, ici wọ́n.
Mettre simplement l’objet devant le verbe
- Incorrect : Ilé náà kọ wọ́n ní ọdún 1990.
- Correct : Wọ́n kọ ilé náà ní ọdún 1990.
- Pourquoi : le yoruba ordinaire suit l’ordre sujet–verbe–objet. La phrase incorrecte ferait de « la maison » l’auteur de kọ. Pour mettre la maison en relief, on dira Ilé náà ni wọ́n kọ….
Croire que wọ́n signifie toujours « ils »
- Interprétation trop étroite : Wọ́n ti pa ọjà náà = « Ils ont fermé le marché », sans autre possibilité.
- Selon le contexte : « Le marché a été fermé » ou « On a fermé le marché ».
- Pourquoi : sans antécédent précis, wọ́n peut désigner un groupe indéfini, par exemple les autorités ou les responsables.
Oublier le pronom objet
- Incorrect : Wọ́n fi ẹ̀sùn kàn.
- Correct : Wọ́n fi ẹ̀sùn kàn án.
- Pourquoi : si l’on veut dire « il/elle a été accusé(e) », la personne accusée doit rester exprimée comme objet par án.
Confondre ni, ní et sí
- Incorrect : analyser Ìbàdàn ni wọ́n bí i sí comme une conjugaison passive ni…sí.
- Correct : reconnaître une mise en relief du lieu avec ni, puis le complément sí lié à la proposition.
- Pourquoi : ces éléments ont des fonctions distinctes. Les accents tonals font partie de l’orthographe yoruba et ne sont pas décoratifs.
Employer la focalisation sans contraste
- Lourd hors contexte : Iṣẹ́ náà ni a ṣe.
- Neutre : A ṣe iṣẹ́ náà.
- Pourquoi : ni insiste sur iṣẹ́ náà. Si aucune opposition n’est voulue, la construction active à sujet indéfini suffit.
Remarques d’usage
Dans les nouvelles, les récits et les conversations, wọ́n est très fréquent lorsque l’auteur de l’action est inconnu, évident ou peu important. Il peut évoquer « les gens », « ils », « on » ou une institution. Une traduction française passive est particulièrement naturelle quand le résultat compte davantage que les responsables.
A convient bien aux usages collectifs, aux consignes et aux manières habituelles de faire : A máa ń ṣe bẹ́ẹ̀ níbí (« C’est comme cela qu’on fait ici »). Il peut aussi inclure réellement le locuteur. Il faut donc éviter d’attribuer à chaque occurrence une valeur impersonnelle automatique.
Si l’auteur est connu et pertinent, le yoruba le nomme normalement dans une phrase active : Adé kọ ilé náà (« Adé a construit la maison »). Traduire systématiquement les passifs français par wọ́n ferait perdre cette information. Avant de reformuler, posez-vous deux questions : sait-on qui agit, et cette identité est-elle importante ?
Enfin, conservez les signes tonals et les lettres ẹ, ọ et ṣ. ni et ní ne sont pas librement interchangeables ; une transcription sans tons peut masquer une différence grammaticale utile précisément dans ce chapitre.
Pour aller plus loin
Mise en relief, thème et passif ne sont pas identiques
Le thème est ce dont on parle ; le foyer est l’information mise en contraste. Un passif français peut simplement organiser la phrase autour du patient, sans insistance particulière. En yoruba, une structure avec ni marque plus nettement le foyer : Ilé náà ni wọ́n kọ répond naturellement à une opposition telle que « Qu’ont-ils construit ? » ou « Est-ce cette maison qu’ils ont construite ? ».
À un niveau plus avancé, il faut donc distinguer trois choix :
- Wọ́n kọ ilé náà. — énoncé neutre avec auteur indéfini ;
- Ilé náà ni wọ́n kọ. — la maison est mise en relief ;
- Àwọn òṣìṣẹ́ kọ ilé náà. — l’auteur réel est nommé.
Ces phrases peuvent toutes être rapprochées d’un contexte où le français emploie le passif, mais elles n’organisent pas l’information de la même manière.
Exprimer un état résultant
Le français passif peut décrire soit une action, soit l’état qui en résulte : « la porte est ouverte ». Le yoruba peut choisir un verbe d’état ou de changement plutôt qu’une phrase avec a ou wọ́n. Par exemple, Ilé náà ti di ahoro signifie « La maison est devenue une ruine ». Di (« devenir ») présente le nouvel état ; il ne constitue pas davantage une marque passive.
Il faut éviter de convertir automatiquement tout état français en action indéfinie. Wọ́n ṣí ilẹ̀kùn raconte que des personnes ont ouvert la porte ; une formulation décrivant son état répond à une autre intention. Le vocabulaire du verbe et le contexte déterminent le meilleur choix.
Les expressions verbales gardent leur structure
Des suites comme fi ẹ̀sùn kàn (« accuser ») ou fi…sílẹ̀ (« laisser, libérer ») contiennent plusieurs éléments verbaux. Une traduction passive française ne permet pas de les réduire : Wọ́n fi ẹ̀sùn kàn án doit conserver fi, ẹ̀sùn, kàn et le pronom objet. L’apprentissage de ces groupes comme des unités complètes est plus sûr qu’une traduction mot à mot.
Conseils pratiques
- Transformez le français en phrase active avant de passer au yoruba. Pour « La route est réparée », pensez d’abord « on répare la route », puis construisez Wọ́n ń tún ọ̀nà náà ṣe si l’action est en cours.
- Faites trois versions d’une même idée. Comparez Wọ́n ṣe iṣẹ́ náà, Iṣẹ́ náà ni wọ́n ṣe et Adé ṣe iṣẹ́ náà. Vous entraînerez à la fois le sujet indéfini, la focalisation et l’auteur nommé.
- Repérez le référent de chaque pronom. Dans un court texte, soulignez a et wọ́n, puis décidez s’ils signifient réellement « nous/ils » ou s’ils ont une valeur générale. Vérifiez ensuite si une traduction française active avec on ou une traduction passive sonne mieux.
Notions liées
- Prérequis : Les pronoms personnels — pour distinguer les emplois ordinaires et indéfinis de a et wọ́n.
- Approfondissement : La mise en relief et les phrases clivées — pour comprendre précisément la structure avec ni et les contrastes qu’elle exprime.
- Approfondissement : Le fi instrumental — pour maîtriser des expressions telles que fi ẹ̀sùn kàn et d’autres suites verbales avec fi.
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