B1

Les constructions causatives (*mú*, *jẹ́…kí*) en yoruba

Ìṣe Ìfọkànsí (Mú/Jẹ́...kí)

Cet article fait partie de l'arbre grammatical de yoruba sur Settemila Lingue.

En bref

En yoruba, présente une personne, une chose ou un événement comme la cause d’une action ou d’un état : Ó mú mi bínú signifie « Cela m’a mis en colère ». Jẹ́ kí sert surtout à donner une permission, à ne pas empêcher une action ou à proposer « faisons… » : Jẹ́ kí ó lọ signifie « Laisse-le/la partir ». Retenez d’abord les deux schémas mú + personne concernée + action/état et jẹ́ kí + sujet + action.

Vue d’ensemble

Une construction causative sert à dire que quelqu’un ou quelque chose provoque une action, un changement ou un état. Autrement dit, le sujet ne réalise pas forcément lui-même l’action finale : il amène une autre personne à agir, ou bien une situation produit un effet. Dans Wọ́n mú wa ṣiṣẹ́, « ils/elles » exercent l’influence, tandis que « nous » accomplissons le travail.

Ce point apparaît au niveau B1, lorsque les verbes courants et les pronoms sont déjà familiers. Il est particulièrement utile pour raconter les conséquences d’un événement, expliquer une émotion, transmettre une consigne et accorder ou refuser une permission. Le français emploie souvent faire + infinitif ou laisser + infinitif. Le yoruba organise cependant les éléments autrement : il n’a pas besoin d’une forme infinitive comparable au français dans ces schémas.

Deux familles sont essentielles. insiste sur la production d’un résultat : faire travailler, mettre en colère, amener à réfléchir. Jẹ́…kí introduit plutôt l’action que l’on permet, laisse se produire ou invite à accomplir. Le français traduit parfois les deux par « faire », selon le contexte ; il faut donc apprendre leur différence de sens plutôt que chercher une correspondance mot à mot.

Fonctionnement

Les trois rôles d’une phrase causative

Une phrase causative peut contenir trois rôles :

  1. le causateur, c’est-à-dire la personne, la chose ou l’événement qui produit l’effet ;
  2. la personne concernée, celle qui accomplit l’action ou subit le changement ;
  3. l’action ou l’état obtenu, c’est-à-dire le résultat.

Dans Ìròyìn náà mú mi bínú (« Cette nouvelle m’a mis en colère »), ìròyìn náà est le causateur, mi désigne la personne touchée et bínú exprime le résultat.

1. suivi directement de la personne concernée

Le schéma le plus immédiat est :

causateur + marque éventuelle d’aspect + mú + personne concernée + verbe ou état

L’aspect indique comment l’action se déroule — par exemple, si elle est en cours ou déjà accomplie. Comme les verbes yoruba ne changent pas de terminaison selon la personne, reste identique avec tous les sujets.

Élément Dans Wọ́n mú wa ṣiṣẹ́ Fonction
causateur Wọ́n ils/elles
verbe causatif ont amené ou contraint à
personne concernée wa nous
action obtenue ṣiṣẹ́ travailler

Après , le pronom prend la forme employée comme complément (le mot qui reçoit directement l’effet du verbe), et non la forme de sujet. C’est pourquoi on dit mú mi (« me faire… ») et mú wa (« nous faire… »), pas mú mo ni mú a.

Cette structure convient bien lorsque le résultat est court :

  • Ó mú mi rẹ́rìn-ín. — Cela m’a fait rire.
  • Òjò mú wọn dúró sí ilé. — La pluie les a obligés à rester à la maison.
  • Olùkọ́ náà mú wa ṣiṣẹ́. — Le professeur nous a fait travailler.

Selon la situation, peut suggérer une contrainte volontaire, une forte influence ou simplement une conséquence. Avec une émotion, le causateur peut être une chose : une nouvelle, un repas, une chanson ou un souvenir.

2. Mú kí devant une proposition complète

Quand le résultat forme une petite phrase avec son propre sujet, on emploie très souvent :

causateur + mú + kí + sujet de la proposition + action ou état

Une proposition est simplement un groupe de mots organisé autour d’un sujet et de ce qui est dit à son propos. Cette structure est pratique lorsque le résultat est long, détaillé ou négatif :

  • Ọ̀rọ̀ rẹ mú kí n ronú. — Tes paroles m’ont fait réfléchir.
  • Àìsàn náà mú kí ó má lọ sí iṣẹ́. — La maladie a fait qu’il/elle n’est pas allé(e) au travail.

Après , certains pronoms sujets ont une forme à mémoriser :

Personne Forme après Sens en français
moi kí n que je…
toi kí o que tu…
lui, elle kí ó qu’il/elle…
nous kí a que nous…
vous, forme plurielle ou respectueuse kí ẹ que vous…
eux, elles kí wọ́n qu’ils/elles…

Ainsi, « Cela m’a fait réfléchir » se construit avec mú kí n ronú, et non avec mú kí mo ronú. Le premier appartient à la phrase principale ; ouvre la proposition qui décrit le résultat.

Les deux constructions avec peuvent parfois présenter la même situation : Ó mú mi bínú est compact, tandis que Ó mú kí n bínú développe le résultat comme une proposition. La première est souvent la plus naturelle pour un état bref ; la seconde devient très utile dès que l’on ajoute des précisions.

3. Jẹ́ kí pour permettre, laisser ou inviter

Le schéma est :

sujet + marque éventuelle d’aspect ou de négation + jẹ́ + kí + sujet de l’action permise + action

À l’impératif, c’est-à-dire dans une consigne directe, le premier sujet n’est généralement pas exprimé :

  • Jẹ́ kí ó lọ. — Laisse-le/la partir.
  • Jẹ́ kí n ṣàlàyé. — Laisse-moi expliquer.
  • Jẹ́ kí a bẹ̀rẹ̀. — Commençons / Laisse-nous commencer.

Avec une personne que l’on vouvoie ou avec plusieurs interlocuteurs, marque le pluriel ou le respect : Ẹ jẹ́ kí n ṣàlàyé (« Permettez-moi d’expliquer »). Dans une affirmation, le sujet réapparaît normalement : Ó jẹ́ kí n lọ (« Il/Elle m’a laissé partir »). Dans une phrase négative au passé ou au présent, précède jẹ́ : Kò jẹ́ kí n sùn (« Il/Elle ne m’a pas laissé dormir »).

Pour interdire à quelqu’un de laisser se produire l’action, on utilise l’impératif négatif :

  • Má jẹ́ kí ó lọ. — Ne le/la laisse pas partir.
  • Ẹ má jẹ́ kí omi wọ inú àpò. — Ne laissez pas l’eau entrer dans le sac.

Choisir entre et jẹ́ kí

Intention Construction Exemple Traduction naturelle
produire ou provoquer un effet mú + complément + action/état Ó mú mi bínú. Cela m’a mis en colère.
présenter le résultat comme une proposition mú kí + sujet + action/état Ó mú kí n ronú. Cela m’a fait réfléchir.
autoriser ou ne pas empêcher jẹ́ kí + sujet + action Jẹ́ kí ó lọ. Laisse-le/la partir.
faire une proposition collective jẹ́ kí a + action Jẹ́ kí a bẹ̀rẹ̀. Commençons.

Un bon test consiste à se demander : le sujet produit-il le résultat, ou autorise-t-il simplement l’action ? Dans le premier cas, choisissez généralement ; dans le second, jẹ́ kí.

Exemples en contexte

Yoruba Français Remarque
Ó mú mi bínú. Cela m’a mis en colère. produit un état émotionnel.
Oúnjẹ náà mú mi dùn. Ce repas m’a fait plaisir. Une chose est à l’origine de l’émotion.
Wọ́n mú wa ṣiṣẹ́ lọ́pọ̀lọpọ̀. Ils/Elles nous ont fait beaucoup travailler. La personne concernée est wa.
Ìròyìn náà mú gbogbo wa yà. Cette nouvelle nous a tous surpris. Le résultat touche tout le groupe.
Orin yìí mú àwọn ọmọ jó. Cette chanson a fait danser les enfants. Le complément est un groupe nominal.
Òjò mú wọn dúró sí ilé. La pluie les a obligés à rester à la maison. Cause non humaine.
Ọ̀rọ̀ rẹ mú kí n ronú. Tes paroles m’ont fait réfléchir. Mú kí introduit une proposition.
Àìsàn náà mú kí ó má lọ sí iṣẹ́. La maladie l’a empêché(e) d’aller au travail. Le résultat contient la négation .
Jẹ́ kí ó lọ. Laisse-le/la partir. Permission ou absence d’obstacle.
Jẹ́ kí n ṣàlàyé. Laisse-moi expliquer. Après , « je » devient n.
Ẹ jẹ́ kí àwọn ọmọ sọ̀rọ̀. Laissez les enfants parler. marque le respect ou le pluriel.
Kò jẹ́ kí n sùn. Il/Elle ne m’a pas laissé dormir. Refus ou empêchement constaté.
Má jẹ́ kí omi wọ inú àpò. Ne laisse pas l’eau entrer dans le sac. Ordre négatif avec .
Jẹ́ kí a bẹ̀rẹ̀ iṣẹ́. Commençons le travail. Proposition qui inclut la personne qui parle.

Erreurs courantes

Oublier après jẹ́

  • Incorrect : Jẹ́ ó lọ.
  • Correct : Jẹ́ kí ó lọ.
  • Pourquoi : dans cette construction, introduit obligatoirement l’action autorisée. Le français « laisse-le partir » ne contient aucun mot équivalent visible ; il ne faut pourtant pas supprimer en yoruba.

Employer le pronom sujet après

  • Incorrect : Ó mú mo bínú.
  • Correct : Ó mú mi bínú.
  • Pourquoi : dans le schéma direct, la personne affectée est le complément de . On emploie donc mi (« me »), et non mo (« je »).

Dire kí mo au lieu de kí n

  • Incorrect : Jẹ́ kí mo ṣàlàyé.
  • Correct : Jẹ́ kí n ṣàlàyé.
  • Pourquoi : la première personne du singulier prend la forme n après . Apprenez le groupe kí n comme une unité.

Ajouter láti par imitation du français

  • Incorrect : Ó mú wa láti ṣiṣẹ́.
  • Correct : Ó mú wa ṣiṣẹ́.
  • Pourquoi : le français place un infinitif après « faire », mais le verbe yoruba suit directement la personne concernée dans ce schéma. Láti a notamment des emplois de but (« afin de ») et ne doit pas être inséré automatiquement.

Confondre résultat imposé et permission

  • Sens visé : « Le professeur nous a fait beaucoup travailler. »
  • Choix trompeur : Olùkọ́ náà jẹ́ kí a ṣiṣẹ́ lọ́pọ̀lọpọ̀.
  • Choix attendu : Olùkọ́ náà mú wa ṣiṣẹ́ lọ́pọ̀lọpọ̀.
  • Pourquoi : la phrase avec jẹ́ kí signifie plutôt que le professeur nous a laissé beaucoup travailler. Pour une contrainte ou une influence qui produit effectivement le travail, convient mieux.

Négliger les tons

  • Graphie trompeuse : Je ki o lo.
  • Graphie soignée : Jẹ́ kí ó lọ.
  • Pourquoi : le yoruba est une langue tonale : les accents et les points souscrits font partie de l’orthographe et distinguent des formes. Jẹ́ de cette construction ne doit pas être confondu avec jẹ (« manger »), et ne se confond pas avec mu (« boire »).

Notes d’usage

Un sujet humain n’est pas obligatoire avec

Le causateur peut être volontaire, comme un professeur qui impose une tâche, mais aussi totalement involontaire. Òjò mú wọn dúró sí ilé attribue le résultat à la pluie ; Ìròyìn náà mú mi bínú l’attribue à une nouvelle. Cette souplesse rapproche de plusieurs expressions françaises : « faire », « rendre », « amener à », « obliger à » ou « provoquer ».

La traduction française dépend donc du résultat. Mú mi bínú se rend naturellement par « me mettre en colère », tandis que mú wa ṣiṣẹ́ devient « nous faire travailler ». Chercher une seule traduction fixe de produit souvent des phrases françaises peu naturelles et masque la logique yoruba.

et jẹ́ ont aussi d’autres emplois

peut signifier « prendre » et participer à des suites de verbes : Ó mú ìwé wá signifie « Il/Elle a apporté un livre ». Cette phrase n’est pas automatiquement causative : ìwé est l’objet transporté et indique le mouvement vers le lieu de référence.

Jẹ́ apparaît également avec d’autres sens, notamment « être/devenir » dans certains contextes. La forme jẹ sans ton haut signifie couramment « manger ». Le contexte, les tons et la présence de permettent de reconnaître la construction de permission.

Politesse et force de la demande

Jẹ́ kí n… est courant pour demander la possibilité de faire quelque chose, mais une consigne nue peut paraître directe. Jọ̀wọ́ (« s’il te plaît / s’il vous plaît ») adoucit la demande : Jọ̀wọ́, jẹ́ kí n ṣàlàyé. Avec une personne à qui l’on doit du respect, dites plutôt Ẹ jọ̀wọ́, ẹ jẹ́ kí n ṣàlàyé.

Dans une conversation, on entend souvent des formes contractées. Kí a peut devenir , et kí ó peut devenir : Jẹ́ ká lọ correspond à Jẹ́ kí a lọ (« Allons-y »), et Jẹ́ kó lọ à Jẹ́ kí ó lọ. Il est utile de reconnaître ces formes même si l’on commence par employer les formes développées.

Aspect et temps

Le yoruba ne conjugue pas ou jẹ́ comme le français conjugue « faire » et « laisser ». Des marqueurs placés avant le verbe situent ou présentent l’action :

  • Ó ti mú mi bínú. — Cela m’a déjà mis en colère.
  • Ó ń mú mi rẹ́rìn-ín. — Cela me fait rire en ce moment ou de manière répétée selon le contexte.
  • Kò jẹ́ kí n lọ. — Il/Elle ne m’a pas laissé partir ou ne me laisse pas partir, selon le contexte.

Les indications temporelles et la situation complètent souvent l’interprétation. Il ne faut donc pas attendre de une terminaison qui distinguerait à elle seule le présent du passé.

Pour aller plus loin : emplois avancés

Choisir entre une suite compacte et mú kí

La construction directe, mú + personne + verbe, met étroitement en relation la personne touchée et le résultat. Mú kí permet de donner davantage d’autonomie à la proposition résultante. Il devient particulièrement clair lorsque celle-ci contient une négation, un marqueur d’aspect, plusieurs compléments ou une information longue.

Comparez :

  • Ó mú mi ronú. — Cela m’a fait réfléchir.
  • Ó mú kí n ronú nípa ohun tí mo ṣe. — Cela m’a amené(e) à réfléchir à ce que j’ai fait.

Le second schéma n’est pas simplement « plus soutenu » : il offre surtout plus de place grammaticale pour développer le résultat.

Jẹ́ kí a… comme proposition commune

À la première personne du pluriel, jẹ́ kí a… ne demande pas toujours une permission au sens strict. La construction peut inviter le groupe à agir : Jẹ́ kí a bẹ̀rẹ̀ (« Commençons »), Jẹ́ kí a lọ (« Allons-y »). La forme contractée Jẹ́ ká… est très fréquente dans l’échange oral.

Selon l’intonation et la situation, la même famille de formes peut donc exprimer une autorisation, une demande, une consigne ou une suggestion collective. Le rapport entre les interlocuteurs compte autant que la structure grammaticale.

Ne pas traduire chaque « faire » français par

Le verbe français « faire » entre dans de nombreuses expressions qui ne sont pas causatives : « faire la cuisine », « faire un travail », « faire attention ». Dans ces cas, le yoruba choisit le verbe ou l’expression propre à l’activité, par exemple ṣe oúnjẹ (« préparer à manger ») ou ṣe iṣẹ́ (« travailler / faire un travail »). n’est requis que lorsqu’un participant ou un événement est présenté comme la cause d’un résultat distinct.

Inversement, une traduction française peut employer « empêcher » là où la structure yoruba décrit littéralement une cause suivie d’un résultat négatif : Àìsàn náà mú kí ó má lọ sí iṣẹ́. Reconnaître la proposition après aide à comprendre cette différence sans traduire chaque mot séparément.

ne signale pas toujours une causative

Le marqueur apparaît aussi dans d’autres constructions, notamment pour le but, le souhait ou certaines obligations. Sa seule présence ne suffit donc pas à identifier une causative. Recherchez d’abord ou jẹ́, puis demandez-vous quel rôle joue le sujet de la première partie : produit-il un résultat ou autorise-t-il une action ?

Conseils de pratique

  1. Transformez des paires françaises. Préparez dix couples comme « La musique les a fait danser / On les a laissés danser ». Traduisez le premier avec et le second avec jẹ́ kí. Cet exercice entraîne la différence entre résultat provoqué et permission.
  2. Changez systématiquement la personne. Partez de Jẹ́ kí n lọ, puis produisez Jẹ́ kí ó lọ, Jẹ́ kí a lọ et Jẹ́ kí wọ́n lọ. Faites ensuite le même travail avec mú mi, mú wa et des noms comme àwọn ọmọ. Vous consoliderez à la fois l’ordre des mots et les formes pronominales.
  3. Écoutez les groupes entiers. Dans des dialogues en yoruba, relevez mú kí, jẹ́ kí, jẹ́ ká et jẹ́ kó comme des blocs. Notez pour chaque occurrence qui provoque ou permet quoi, puis répétez la phrase en conservant soigneusement les tons.

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