Les suffixes de voix combinés en turc
Bileşik Çatı Ekleri
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En bref
En turc, plusieurs suffixes de voix peuvent s’ajouter au même radical verbal. Leur ordre indique comment les opérations s’emboîtent : yap-tır-ıl-dı signifie littéralement « faire faire, puis subir cette action », d’où Ev yaptırıldı (« On a fait construire la maison »). On lit donc les suffixes depuis le radical vers l’extérieur, sans les traiter comme un bloc unique.
Vue d’ensemble
La voix verbale, ou diathèse (la manière dont le verbe présente les participants à l’action), permet notamment de dire qu’une personne fait accomplir une tâche, qu’elle subit une action, qu’elle agit sur elle-même ou que plusieurs personnes agissent l’une sur l’autre. Le turc exprime ces rapports au moyen de suffixes attachés au verbe. Au niveau B2, l’enjeu n’est plus seulement de reconnaître un causatif comme yaptırmak (« faire faire »), mais de comprendre plusieurs couches successives : yaptırılmak (« être fait sur commande », « être donné à faire »).
Le français recourt souvent à plusieurs mots — faire, un infinitif, une tournure passive, parfois on — là où le turc construit un seul verbe. Ainsi, Kızdırılmak istemiyorum correspond à « Je ne veux pas qu’on me mette en colère ». Une traduction mot à mot serait lourde ; l’analyse morphologique reste pourtant très régulière : kız- « se mettre en colère », -dır- « provoquer », -ıl- « subir », puis -mak « infinitif ».
Ces formes sont fréquentes dès qu’on parle de travaux commandés, de services, de procédures administratives ou de personnes mises en relation. Elles apparaissent aussi dans des verbes très courants dont la structure n’est plus toujours ressentie comme entièrement productive. Il faut donc apprendre à la fois la logique générale et le sens réel de chaque verbe.
Comment ça fonctionne
Les principales couches
Un suffixe de voix modifie le nombre ou le rôle des participants au procès (c’est-à-dire à l’action ou à l’état exprimé par le verbe).
| Fonction | Formes fréquentes | Idée centrale | Exemple |
|---|---|---|---|
| Causatif | -dır/-dir/-dur/-dür, -tır/-tir/-tur/-tür, -t, -ır/-ir/-ur/-ür et quelques variantes | faire agir quelqu’un ou provoquer un état | kızmak → kızdırmak : se mettre en colère → mettre en colère |
| Passif | -ıl/-il/-ul/-ül ; souvent -n après une voyelle | placer au premier plan ce qui subit l’action | yazmak → yazılmak : écrire → être écrit |
| Réciproque | -ış/-iş/-uş/-üş | agir l’un sur l’autre ou ensemble | tanımak → tanışmak : connaître → faire connaissance |
| Réfléchi | surtout -ın/-in/-un/-ün | diriger l’action vers soi-même | giymek → giyinmek : mettre un vêtement → s’habiller |
Les voyelles varient selon l’harmonie vocalique (l’adaptation des voyelles du suffixe à celles du mot). La consonne initiale de -dır/-tır alterne également : après certaines consonnes sourdes, on obtient t, comme dans tanış-tır-mak. Le choix du suffixe causatif ne dépend toutefois pas de la seule harmonie : la forme du radical et l’usage lexical comptent aussi. Il vaut mieux mémoriser uyumak → uyutmak, içmek → içirmek et yazmak → yazdırmak avec chaque verbe.
L’ordre fondamental
Le schéma général est le suivant :
radical + voix intérieure + voix extérieure + négation + temps ou mode + personne
La voix la plus proche du radical agit en premier sur son sens. La couche suivante porte sur le verbe déjà transformé.
| Construction | Décomposition | Développement du sens |
|---|---|---|
| yaptırıldı | yap-tır-ıl-dı | faire → faire faire → être fait faire → passé |
| tanıştırıldık | tanı-ş-tır-ıl-dı-k | connaître → se rencontrer → mettre en relation → être mis en relation → nous |
| kızdırılmak | kız-dır-ıl-mak | se fâcher → mettre en colère → être mis en colère → infinitif |
| güldürüldük | gül-dür-ül-dü-k | rire → faire rire → être amenés à rire → passé, nous |
Dans la combinaison la plus productive, le causatif précède le passif :
- yapmak : faire, construire ;
- yaptırmak : faire faire, faire construire ;
- yaptırılmak : être fait ou construit sur l’initiative de quelqu’un.
Le contraste entre yapılmak et yaptırılmak est essentiel. Ev yapıldı constate que la maison a été construite. Ev yaptırıldı ajoute l’idée qu’une personne ou une institution a pris l’initiative et a chargé quelqu’un de la construction. En français naturel, les deux phrases peuvent parfois aboutir à une traduction passive proche ; le contexte doit alors rendre visible la nuance de commande ou d’intervention.
Réciproque, puis causatif, puis passif
La série de tanışmak montre trois opérations successives :
- tanımak : connaître quelqu’un ;
- tanışmak : faire connaissance, se rencontrer ;
- tanıştırmak : présenter des personnes, les faire se rencontrer ;
- tanıştırılmak : être présenté à quelqu’un, être mis en relation.
Dans Toplantıda tanıştırıldık, la terminaison -k indique « nous », mais elle ne signifie pas à elle seule « l’un à l’autre ». Cette réciprocité appartient déjà à la base tanış-. Selon le contexte, la phrase se traduit donc par « Nous avons été présentés » ou « On nous a présentés l’un à l’autre ».
D’autres verbes suivent une logique comparable : barışmak (« se réconcilier »), barıştırmak (« réconcilier des personnes »), barıştırılmak (« être réconcilié par une intervention extérieure »). Certains de ces verbes sont fortement lexicalisés : on les comprend comme des unités usuelles, même si leur découpage reste instructif.
Participants et cas grammaticaux
Le sujet est l’élément dont le verbe affirme quelque chose ; le complément d’objet est la personne ou la chose touchée par l’action. Dans une construction causative, la personne qui exécute concrètement la tâche peut prendre le datif (la terminaison qui signifie souvent « à »), surtout lorsque le verbe de départ possède déjà un objet :
- Mimar evi yaptı. — L’architecte a construit la maison.
- Belediye mimara evi yaptırdı. — La municipalité a fait construire la maison par l’architecte.
- Ev mimara yaptırıldı. — On a fait construire la maison par l’architecte.
Quand le causatif devient passif, l’initiateur peut disparaître. S’il est exprimé, tarafından (« par, de la part de ») peut le réintroduire : Köprü belediye tarafından bir şirkete yaptırıldı signifie « La municipalité a fait construire le pont par une entreprise ». Belediye tarafından nomme le donneur d’ordre ; bir şirkete nomme l’exécutant. Cette distinction est plus nette en turc que dans certaines reformulations françaises.
Ce qui vient après les suffixes de voix
La négation, le temps, le mode et la personne se placent normalement après toutes les couches de voix :
- tanıştırıl-ma-dı-k : nous n’avons pas été présentés ;
- yaptırıl-acak : sera fait construire ;
- kızdırıl-mak iste-mi-yor-um : je ne veux pas être mis en colère.
Dans le dernier exemple, kızdırılmak est l’infinitif complément de istemek. La négation -mi- appartient à istemiyorum : ce n’est pas « vouloir ne pas être mis en colère », mais bien « ne pas vouloir être mis en colère ».
Exemples en contexte
| Turc | Français | Remarque |
|---|---|---|
| Ev geçen yıl yaptırıldı. | On a fait construire la maison l’année dernière. | Causatif puis passif : une commande est sous-entendue. |
| Yeni okul belediye tarafından yaptırıldı. | La municipalité a fait construire la nouvelle école. | tarafından exprime l’initiateur dans la phrase passive. |
| Belgeler müdüre imzalatıldı. | On a fait signer les documents au directeur. | imzala-t-ıl-dı : faire signer, puis passif. |
| Mektup sekretere yazdırıldı. | On a fait écrire la lettre à la secrétaire. | L’exécutante est au datif : sekretere. |
| Kostümler özel olarak diktirildi. | Les costumes ont été confectionnés sur commande. | dik-tir-il-di garde l’idée de faire confectionner. |
| Toplantının başında tanıştırıldık. | On nous a présentés au début de la réunion. | tanı-ş-tır-ıl-dı-k comporte plusieurs couches. |
| İki eski arkadaş sonunda barıştırıldı. | Les deux anciens amis ont finalement été réconciliés. | Réciproque lexicalisé, causatif, puis passif. |
| Çocuklar yarışmada yarıştırıldı. | On a fait concourir les enfants lors de la compétition. | Une personne extérieure organise leur participation. |
| Hepimiz bu gösteride çok güldürüldük. | Ce spectacle nous a beaucoup fait rire. | Littéralement : « nous avons été amenés à rire ». |
| Kızdırılmak istemiyorum. | Je ne veux pas qu’on me mette en colère. | En français, une proposition avec on est plus naturelle. |
| Kapı güvenlik görevlisine açtırıldı. | On a fait ouvrir la porte par l’agent de sécurité. | aç-tır-ıl-dı : faire ouvrir, puis passif. |
| Dosya yeniden inceletilecek. | On fera réexaminer le dossier. | Causatif passivé au futur : incele-t-il-ecek. |
| Bu metin yayımlanmadan önce düzelttirildi. | On a fait corriger ce texte avant sa publication. | düzelt-tir-il-di indique une correction confiée à autrui. |
Erreurs courantes
Confondre le passif simple et le causatif-passif
- Incorrect : Ev yapıldı pour insister sur le fait qu’un propriétaire a commandé les travaux.
- Correct : Ev yaptırıldı.
- Pourquoi : yapıldı signifie simplement « a été construite ». Yaptırıldı ajoute la couche causative : quelqu’un a organisé ou commandé la construction.
Inverser les suffixes
- Incorrect : yapılıtırdı
- Correct : yaptırıldı
- Pourquoi : dans le sens visé, on forme d’abord le causatif yaptır-, puis son passif yaptırıl-. La traduction française ne donne pas un modèle fiable pour l’ordre turc.
Négliger l’harmonie vocalique
- Incorrect : kızdirilmak
- Correct : kızdırılmak
- Pourquoi : les voyelles de -dır- et -ıl- s’accordent avec les voyelles précédentes. Les points sur i ne sont pas facultatifs : i et ı sont deux lettres différentes en turc.
Employer le mauvais verbe de base
- Incorrect : Toplantıda tanışıldık pour « On nous a présentés ».
- Correct : Toplantıda tanıştırıldık.
- Pourquoi : tanışmak signifie « faire connaissance ». Pour qu’un tiers mette les personnes en relation, il faut d’abord tanıştırmak, puis le passif tanıştırılmak.
Placer la personne avant le temps
- Incorrect : tanıştırıl-k-dı
- Correct : tanıştırıl-dı-k
- Pourquoi : dans cette forme, le passé -dı- précède la marque de première personne du pluriel -k. Les suffixes de voix sont encore plus proches du radical.
Forcer une traduction mot à mot
- Incorrect : rendre systématiquement kızdırılmak par une accumulation comme « être fait devenir en colère ».
- Correct : « être mis en colère » ou « qu’on me mette en colère », selon la phrase.
- Pourquoi : l’analyse aide à comprendre le turc, mais la traduction française doit rester idiomatique. Une forme verbale turque compacte correspond souvent à toute une proposition en français.
Notes d’usage
Le causatif-passif est particulièrement naturel dans les annonces de travaux, les récits de services commandés et la langue administrative : bina yeniletildi (« on a fait rénover le bâtiment »), rapor hazırlatıldı (« on a fait préparer le rapport »). Le passif permet de ne pas nommer le décideur, soit parce qu’il est évident, soit parce que le résultat importe davantage que les responsabilités.
Dans la conversation, le turc préfère souvent une forme personnelle quand l’initiateur est pertinent : Evi yaptırdık (« Nous avons fait construire la maison ») est généralement plus direct que Ev yaptırıldı. La forme passive n’est donc pas automatiquement plus élégante. Elle change le point de vue en mettant le résultat ou l’objet au premier plan.
Il faut aussi accepter une part de lexicalisation. Yürütmek peut être analysé historiquement comme le causatif de yürümek (« marcher »), mais il signifie couramment « mener, gérer ». Son passif yürütülmek veut alors souvent dire « être mené » ou « être géré », non « être forcé à marcher ». Le contexte et le dictionnaire priment sur un découpage mécanique.
Enfin, une même suite graphique peut parfois recevoir plusieurs analyses selon le verbe. Les suffixes de voix ont des formes qui se chevauchent, notamment -n et -l dans des emplois passifs ou réfléchis. Pour comprendre une forme longue, partez du verbe attesté le plus proche, puis vérifiez chaque étape et son sens en contexte.
Pour aller plus loin
Doubles causatifs
Un causatif peut lui-même recevoir un autre causatif. Le résultat introduit une chaîne supplémentaire de responsabilité : une personne fait en sorte qu’une autre fasse accomplir l’action. Ces formes sont possibles mais deviennent vite lourdes hors contexte. Par exemple, autour de yazmak (« écrire »), yazdırmak signifie « faire écrire » ; une couche causative supplémentaire peut indiquer « faire faire écrire ». Dans la pratique, les locuteurs choisissent souvent une phrase avec plusieurs verbes ou nomment clairement les participants afin d’éviter l’ambiguïté.
Si un passif s’ajoute ensuite, il se place à l’extérieur de cette base causative. La bonne méthode n’est pas de mémoriser une chaîne abstraite, mais de poser à chaque étape la question : qui déclenche l’action, qui l’exécute et qu’est-ce qui la subit ?
Portée de la négation
Comparez :
- Dosyanın inceletilmemesi istendi. — Il a été demandé que le dossier ne soit pas soumis à examen.
- Dosyanın inceletilmesi istenmedi. — Il n’a pas été demandé que le dossier soit soumis à examen.
Dans le premier cas, -me- nie inceletil- ; dans le second, la négation porte sur isten-. Comme en français, la place de la négation change ce qui est nié, mais le turc le montre directement dans la chaîne de suffixes.
Ambiguïté entre structure et sens actuel
L’analyse morphologique explique la construction, pas toujours toutes les nuances contemporaines. Bastırmak peut vouloir dire « faire imprimer », mais aussi « réprimer » ou « appuyer fortement » selon le contexte. Kitap bastırıldı se comprend normalement comme « Le livre a été imprimé » ou « On a fait imprimer le livre » ; ailleurs, le même ensemble de sons peut appartenir à un autre sens lexical. Une traduction sûre exige donc la phrase entière.
Conseils de pratique
- Construisez des échelles de trois formes. Partez de cinq verbes courants et notez le verbe simple, le causatif, puis le causatif-passif : yapmak → yaptırmak → yaptırılmak. Ajoutez une phrase française naturelle à chaque étape.
- Découpez de droite à gauche, interprétez de gauche à droite. Repérez d’abord la personne et le temps à la fin, isolez ensuite la négation, puis revenez au radical. Pour reconstruire le sens, repartez du radical et appliquez chaque couche dans l’ordre.
- Repérez les rôles plutôt que les seuls suffixes. Dans une phrase authentique, soulignez l’initiateur, l’exécutant et l’objet affecté. Vérifiez ensuite comment le nominatif (forme sans marque), le datif en -(y)e/-a et tarafından les expriment ou les laissent implicites.
Concepts associés
- Prérequis : La voix causative — indispensable pour comprendre les formes comme yaptırmak et le rôle de l’exécutant.
- À revoir : La voix passive — explique comment l’objet affecté passe au premier plan et comment l’agent peut être omis.
- Approfondissement utile : La voix réfléchie — aide à distinguer les suffixes réfléchis des formes passives proches.