C1

L’ordre emphatique des mots en norvégien

Emfatisk Ordstilling

Cet article fait partie de l'arbre grammatical de norvégien sur Settemila Lingue.

En bref

En norvégien, on peut mettre en tête l’élément sur lequel on veut attirer l’attention, mais le verbe conjugué reste en deuxième position : Den boka har jeg lest (« Ce livre-là, je l’ai lu »). Pour une mise en relief plus explicite, on emploie aussi une phrase clivée construite avec det er… som : Det er han som har gjort det (« C’est lui qui l’a fait »).

Vue d’ensemble

L’ordre emphatique sert à orienter l’attention : on annonce d’abord le sujet dont on veut parler, on oppose un élément à un autre ou on corrige une attente. « Emphatique » ne signifie donc pas nécessairement que l’on parle avec émotion. Une phrase comme I morgen reiser vi peut simplement faire de « demain » le point de départ du message, tandis que Den boka har jeg lest crée un contraste plus net : ce livre-là, contrairement peut-être à d’autres.

Ce point apparaît au niveau C1 parce qu’il ne suffit plus de produire une phrase grammaticalement correcte : il faut choisir l’ordre qui convient à l’information et au contexte. Le mécanisme repose cependant sur une règle apprise bien plus tôt, la règle V2 : dans une proposition principale déclarative, le verbe conjugué occupe la deuxième position syntaxique. Une « position » peut contenir un seul mot, tout un groupe de mots ou même une proposition entière.

Pour un francophone, deux rapprochements sont utiles. La mise en tête norvégienne peut correspondre à « Ce livre-là, je l’ai lu », mais le norvégien ne reprend normalement pas le complément par un pronom comme le français le fait avec l’. La phrase clivée, elle, ressemble directement à « c’est… qui/que » : Det er Nora som ringer (« C’est Nora qui appelle »).

Fonctionnement

Le premier champ : ce dont on part

La première position, souvent appelée premier champ, accueille un constituant (un mot ou groupe de mots qui fonctionne comme une unité). Le sujet peut y rester, mais on peut aussi y placer un complément de temps, de lieu, un objet, un attribut ou une proposition entière.

Élément initial Schéma Exemple Effet principal
Sujet sujet + verbe Jeg har lest boka. ordre neutre
Temps temps + verbe + sujet I går leste jeg boka. cadre temporel
Objet objet + verbe + sujet Den boka har jeg lest. thème ou contraste
Attribut attribut + verbe + sujet Gøy var det ikke. appréciation fortement contrastée
Proposition proposition + verbe + sujet Hvis du spør meg, er dette best. cadre ou condition

L’élément placé en tête compte comme une seule position, quelle que soit sa longueur :

  • Etter det lange møtet dro alle hjem. — « Après la longue réunion, tout le monde est rentré. »
  • Den boka du anbefalte meg, har jeg endelig lest. — « Le livre que tu m’as recommandé, je l’ai enfin lu. »

Dans le deuxième exemple, tout le groupe Den boka du anbefalte meg occupe le premier champ. Le verbe conjugué har vient immédiatement après ce groupe.

La règle V2 ne disparaît pas

La mise en tête ne consiste pas à ajouter librement un élément avant une phrase déjà complète. Elle entraîne l’inversion, c’est-à-dire que le sujet passe après le verbe conjugué :

Ordre neutre Mise en tête correcte Structure
Jeg leser denne avisen hver dag. Denne avisen leser jeg hver dag. objet + verbe + sujet
Vi reiser i morgen. I morgen reiser vi. temps + verbe + sujet
Hun har aldri sagt det. Det har hun aldri sagt. objet + auxiliaire + sujet

Dans un temps composé, seul l’auxiliaire conjugué occupe la place V2. Le participe (la forme verbale employée avec l’auxiliaire, comme lest dans « a lu ») reste plus loin :

  • Denne rapporten har jeg ikke lest ennå.
  • Aldri hadde han sett noe lignende.

Un adverbe de phrase tel que ikke (« ne… pas »), aldri (« jamais ») ou kanskje (« peut-être ») se place normalement après le sujet inversé dans la proposition principale : Den filmen har jeg ikke sett.

Mise en tête ou simple organisation du discours ?

Tous les débuts de phrase autres que le sujet ne sont pas fortement marqués. Les indications de temps et de lieu sont très courantes : I dag jobber jeg hjemme est une façon ordinaire d’établir le cadre. Un objet défini comme den boka est davantage mis en valeur, car le locuteur le présente comme un thème déjà identifiable. Un attribut placé en tête, comme gøy dans Gøy var det ikke, produit un effet plus expressif : on rejette précisément l’idée que l’expérience ait été amusante.

La force de l’accent dépend donc de trois éléments : ce qui est placé en tête, le contexte précédent et l’intonation. Sans contexte, une mise en tête très marquée peut sembler théâtrale. Dans un échange contrastif, elle devient naturelle :

  • Har du lest avisen? — « Tu as lu le journal ? »
  • Avisen har jeg lest, men ikke rapporten. — « Le journal, je l’ai lu, mais pas le rapport. »

Les phrases clivées avec det er…

Une phrase clivée partage le message en deux parties pour isoler le foyer, c’est-à-dire l’information sur laquelle porte le contraste. Le modèle de base est :

det + forme de være + élément mis en relief + proposition

Le temps de være s’adapte au contexte : Det er… au présent, Det var… au passé.

Élément focalisé Exemple Sens naturel en français
Sujet Det er han som har gjort det. C’est lui qui l’a fait.
Personne, objet du verbe Det var Nora jeg møtte. C’est Nora que j’ai rencontrée.
Temps Det er i morgen vi reiser. C’est demain que nous partons.
Lieu Det var på kjøkkenet jeg fant nøklene. C’est dans la cuisine que j’ai trouvé les clés.
Cause Det er fordi jeg er syk at jeg blir hjemme. C’est parce que je suis malade que je reste chez moi.

Lorsque l’élément mis en relief est le sujet du verbe suivant, som est nécessaire : Det er Nora som ringer. Pour un objet, som peut être omis, et l’omission est très courante : Det var Nora (som) jeg møtte. Avec un complément adverbial de temps, de lieu ou de cause, on trouve souvent une proposition sans mot introducteur ; at peut aussi l’introduire, surtout lorsque la structure gagne ainsi en clarté : Det var i går (at) han ringte.

Le français choisit qui pour le sujet et que pour l’objet. Il ne faut pas transformer cette opposition mécaniquement en som/at. En norvégien, le critère décisif est la fonction de l’élément dans la proposition qui suit : som doit être présent lorsqu’il y représente le sujet.

Mise en tête et phrase clivée : quelle différence ?

Comparez :

  • I morgen reiser vi. — « Demain, nous partons. » Le temps sert de cadre ou de thème.
  • Det er i morgen vi reiser. — « C’est demain que nous partons. » Le locuteur sélectionne demain, souvent en opposition à un autre jour.

De même, Den boka har jeg lest annonce le livre comme thème, tandis que Det er den boka jeg har lest répond plus naturellement à une question implicite comme « lequel ? ». La phrase clivée identifie un élément ; la mise en tête organise le message et peut, selon le contexte, le contraster.

Exemples en contexte

Norvégien Français Remarque
Den boka har jeg lest. Ce livre-là, je l’ai lu. Objet devenu thème ; pas de pronom de reprise en norvégien.
Denne løsningen tror jeg på. Cette solution, j’y crois. Le complément passe en tête, tandis que på reste après le verbe.
I morgen begynner vi på nytt. Demain, nous recommençons. Complément temporel en tête, ordre V2.
På hytta sover jeg alltid godt. Au chalet, je dors toujours bien. Le lieu fixe le cadre du message.
Slik hadde jeg aldri sett saken før. Je n’avais jamais vu la question sous cet angle auparavant. Slik (« ainsi, de cette manière ») est mis en relief.
Gøy var det ikke. Amusant, ça ne l’était pas. Attribut initial ; jugement contrastif et expressif.
Det kan jeg ikke love. Ça, je ne peux pas le promettre. Le pronom det renvoie à ce qui vient d’être dit.
Hvis du spør meg, er dette den beste løsningen. Si vous voulez mon avis, c’est la meilleure solution. Toute la subordonnée initiale précède le verbe principal.
Det er han som har gjort det. C’est lui qui l’a fait. Le foyer est le sujet ; som est nécessaire.
Det var Maria jeg snakket med. C’est avec Maria que j’ai parlé. La personne est complément de med ; som est omis.
Det er i morgen vi reiser. C’est demain que nous partons. Contraste entre plusieurs moments possibles.
Det var på kontoret jeg la igjen mobilen. C’est au bureau que j’ai laissé mon téléphone. Le lieu reçoit le foyer.
Det er ikke prisen som er problemet, men tiden. Ce n’est pas le prix qui pose problème, mais le temps. Construction corrective ikke X…, men Y.
Det jeg savner mest, er stillheten. Ce qui me manque le plus, c’est le silence. Construction apparentée qui annonce d’abord le contenu à identifier.

Erreurs fréquentes

Garder le sujet avant le verbe après une mise en tête

  • Incorrect : I morgen vi reiser.
  • Correct : I morgen reiser vi.
  • Pourquoi : I morgen occupe déjà le premier champ. Le verbe conjugué doit donc venir ensuite, avant le sujet.

Ajouter un pronom de reprise comme en français

  • Incorrect : Den boka har jeg lest den.
  • Correct : Den boka har jeg lest.
  • Pourquoi : dans la mise en tête intégrée, l’objet initial remplit déjà la fonction de complément de lest. Le français courant dit volontiers « ce livre, je l’ai lu », mais le norvégien n’ajoute normalement pas den à la fin.

Mettre le participe en deuxième position

  • Incorrect : Denne rapporten lest har jeg ikke.
  • Correct : Denne rapporten har jeg ikke lest.
  • Pourquoi : la règle V2 concerne le verbe conjugué, ici l’auxiliaire har, et non le participe lest.

Oublier som quand l’élément focalisé est sujet

  • Incorrect : Det er Nora ringer.
  • Correct : Det er Nora som ringer.
  • Pourquoi : Nora accomplit l’action de téléphoner ; som représente donc le sujet dans la proposition suivante et ne peut pas être omis.

Employer som comme une copie automatique de « que »

  • Peu naturel dans ce contexte : Det er i morgen som vi reiser.
  • Naturel : Det er i morgen vi reiser.
  • Autre possibilité : Det er i morgen at vi reiser.
  • Pourquoi : i morgen est un complément de temps, pas le sujet de reiser. La structure sans introducteur est fréquente ; at est possible, mais som n’est pas ici le choix ordinaire.

Suraccentuer chaque phrase

  • Lourd sans contraste : Det er kaffe jeg drikker. Den koppen har jeg kjøpt. På kjøkkenet sitter jeg.
  • Plus neutre : Jeg drikker kaffe. Jeg har kjøpt koppen. Jeg sitter på kjøkkenet.
  • Pourquoi : l’ordre marqué doit correspondre à une intention réelle : répondre à « quoi ? », opposer deux éléments ou reprendre un thème. Une accumulation de mises en relief donne un style artificiel.

Notes d’usage

La mise en tête d’un complément de temps ou de lieu appartient aussi bien à l’oral qu’à l’écrit et n’a rien de soutenu : I dag jobber jeg hjemme. La mise en tête d’un objet est courante lorsqu’il a déjà été mentionné ou lorsqu’un contraste est explicite. Les attributs initiaux, surtout dans des phrases comme Billig var det ikke (« Bon marché, ça ne l’était pas »), sont plus expressifs et particulièrement efficaces à l’oral, dans un commentaire ou dans un récit.

Les phrases clivées sont naturelles dans tous les registres, mais elles deviennent pesantes si elles servent seulement à rallonger des affirmations neutres. Elles sont particulièrement utiles pour corriger : Det var på tirsdag, ikke på mandag (« C’était mardi, pas lundi »), pour identifier : Det er Ingrid som har nøkkelen (« C’est Ingrid qui a la clé »), ou pour expliquer une cause : Det er fordi toget er forsinket at vi venter (« C’est parce que le train est en retard que nous attendons »).

Après det er/var, le choix entre les formes pronominales comme jeg/meg, han/ham varie selon le registre et l’analyse de la phrase. Quand le pronom est compris comme sujet de la proposition suivante, la langue écrite soignée préfère souvent Det er jeg som… et Det er han som…. Dans l’usage oral, Det er meg som… et Det er ham som… s’entendent également. Il est plus utile de reconnaître cette variation que d’appliquer une correction absolue à toute occurrence.

L’article présente le bokmål standard. Les préférences exactes pour som, at et certaines formes de pronoms peuvent varier selon le style, la région et la variété écrite ; la règle stable reste que le lien doit rendre claire la fonction de l’élément mis en relief.

Pour aller plus loin

La dislocation à gauche

À l’oral, un thème peut être détaché puis repris par un pronom : Den boka, den har jeg lest (« Ce livre-là, je l’ai lu »). C’est une dislocation : le premier groupe est posé en dehors de la structure principale, et den occupe ensuite la première position de den har jeg lest. Cette tournure explique pourquoi on peut parfois entendre une reprise pronominale alors qu’elle est absente dans la mise en tête intégrée Den boka har jeg lest. Dans un texte formel, mieux vaut ne pas confondre les deux procédés.

Les pseudo-clivées

La construction Det jeg trenger, er… place d’abord une proposition qui signifie « ce que… », puis l’identifie :

  • Det jeg trenger nå, er litt ro. — « Ce dont j’ai besoin maintenant, c’est d’un peu de calme. »
  • Det som overrasket meg, var reaksjonen hans. — « Ce qui m’a surpris, c’est sa réaction. »

Dans det som overrasket meg, som est sujet de overrasket. Dans det jeg trenger, l’objet de trenger est déjà représenté par det et aucun som n’est nécessaire. Ces structures conviennent bien à l’argumentation, car elles permettent d’annoncer clairement le critère avant d’apporter la réponse.

Contraste, négation et progression du texte

La mise en relief fonctionne particulièrement bien avec ikke X, men Y (« non pas X, mais Y ») :

  • Det er ikke hva han sa som er viktig, men hvordan han sa det. — « Ce n’est pas ce qu’il a dit qui importe, mais la manière dont il l’a dit. »
  • Pengene kan vi erstatte; tiden får vi ikke tilbake. — « L’argent, nous pouvons le remplacer ; le temps, nous ne le récupérerons pas. »

Dans la deuxième phrase, deux objets initiaux créent un parallélisme. Ce type d’ordre ne sert plus seulement à respecter la grammaire : il construit le rythme et rend l’opposition visible. C’est le passage naturel vers les structures rhétoriques de niveau C2.

Enfin, l’intonation peut déplacer le foyer même sans changer l’ordre. Jeg kjøpte BOKA insiste sur ce qui a été acheté ; Boka kjøpte JEG oppose aussi la personne qui l’a achetée. À l’écrit, l’ordre des mots et le contexte doivent porter une plus grande part de cette information, puisque l’intonation n’est pas audible.

Conseils pratiques

  1. Transformez une phrase neutre de plusieurs façons. À partir de Jeg sendte rapporten til Eva i går, formez Rapporten sendte jeg…, Til Eva sendte jeg…, I går sendte jeg… et Det var rapporten jeg sendte…. Notez à chaque fois la question implicite à laquelle la phrase répond.
  2. Repérez le verbe conjugué. Dans un article ou une émission audio, relevez dix phrases commençant par autre chose que le sujet. Soulignez le premier champ, puis vérifiez que le verbe conjugué vient en deuxième position.
  3. Travaillez avec des contrastes réels. Imaginez une correction : lundi ou mardi, Anna ou Erik, le prix ou le délai. Produisez une mise en tête puis une phrase clivée. Le contexte rendra l’accentuation naturelle au lieu d’en faire un simple exercice d’ordre des mots.

Notions associées

  • Prérequis : L’ordre de base des mots — pour maîtriser la règle V2 et l’inversion avant de déplacer un élément à des fins de mise en relief.
  • Étape suivante : Les structures rhétoriques — pour combiner ordre marqué, parallélisme, atténuation et autres effets de style.

Prérequis

L’ordre des mots en norvégienA1

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