La nominalisation des verbes en yoruba
Yíyí Ọ̀rọ̀-Ìṣe Padà Sí Ọ̀rọ̀-Orúkọ
Cet article fait partie de l'arbre grammatical de yoruba sur Settemila Lingue.
En bref
Pour parler d’une action comme d’une chose ou d’une activité, le yoruba transforme souvent le verbe par redoublement partiel : jẹ « manger » devient jíjẹ « le fait de manger », kà « lire » devient kíkà « la lecture, le fait de lire ». D’autres noms sont formés avec un préfixe, comme àlọ « départ », ou appartiennent à un composé, comme ilé ẹ̀kọ́ « école ». Ces formes sont des noms : elles peuvent donc être le sujet d’une phrase, recevoir un complément ou être suivies d’un possessif.
Vue d’ensemble
La nominalisation consiste à transformer un verbe en nom (un mot qui désigne ici une action, un processus, un résultat ou une idée). En français, on passe par exemple de « lire » à « lecture », ou l’on emploie directement l’infinitif dans « Lire est utile ». Le yoruba ne se contente généralement pas de placer le verbe nu dans cette fonction : il possède des procédés de formation propres, dont le plus visible est le redoublement d’une partie du verbe.
Ce point est introduit au niveau B1 parce qu’il permet de condenser une proposition entière. Au lieu de dire seulement qu’une personne lit, travaille ou vient, on peut parler de la lecture, du travail accompli ou de sa venue. La forme nominalisée peut alors occuper les mêmes places qu’un autre groupe nominal, c’est-à-dire un nom accompagné de ses compléments : sujet, objet ou complément après une préposition.
La difficulté principale pour un francophone n’est pas le sens, mais la forme. Le français alterne entre infinitif et nom lexical — « partir », « le départ », « lire », « la lecture » — sans règle unique. Le yoruba présente lui aussi plusieurs familles. Le redoublement est très régulier pour nommer l’activité elle-même, tandis que les formes en à-, ì- et certains composés sont souvent plus lexicalisées : il faut apprendre leur sens exact avec le vocabulaire.
Comment ça fonctionne
1. Le procédé central : le redoublement partiel
Pour beaucoup de verbes simples, on forme un nom d’action (un nom qui signifie « le fait de… ») en ajoutant devant le verbe une syllabe composée de sa consonne initiale et de la voyelle i. Cette syllabe porte normalement un ton haut, noté par l’accent aigu. Le verbe lui-même conserve ses voyelles et ses tons.
| Verbe | Sens du verbe | Nom d’action | Sens du nom |
|---|---|---|---|
| jẹ | manger | jíjẹ | fait de manger, consommation |
| kà | lire | kíkà | lecture, fait de lire |
| ṣe | faire | ṣíṣe | fait de faire, réalisation |
| lọ | aller, partir | lílọ | fait d’aller, départ |
| wá | venir | wíwá | venue, fait de venir |
| mu | boire, prendre | mímu | fait de boire ou de prendre |
| kọ́ | apprendre, enseigner | kíkọ́ | apprentissage ou enseignement, selon le contexte |
| sùn | dormir | sísùn | sommeil, fait de dormir |
On peut résumer le modèle ainsi :
verbe → consonne initiale + í + verbe
Ainsi, kà donne kí-kà, écrit kíkà. Il ne s’agit ni d’un doublement intégral (kàkà), ni de l’ajout uniforme d’un simple i- à tous les verbes. La consonne initiale réapparaît dans la syllabe préfixée.
Les tons ne sont pas décoratifs. kíkà, lílọ et ṣíṣe doivent être appris et écrits avec leurs signes tonals. En yoruba standard, changer ou supprimer un ton peut masquer la structure du mot et parfois conduire à un autre sens.
2. Le nom d’action garde le complément du verbe
Une fois nominalisé, le verbe peut conserver ce qui serait son objet dans une phrase verbale. Cet objet vient immédiatement après le nom d’action :
| Phrase verbale | Groupe nominalisé | Traduction du groupe |
|---|---|---|
| Adé jẹ oúnjẹ. | jíjẹ oúnjẹ | le fait de manger de la nourriture |
| Bọ́lá kà ìwé. | kíkà ìwé | la lecture d’un livre, le fait de lire |
| Wọ́n ṣe iṣẹ́. | ṣíṣe iṣẹ́ | l’exécution du travail, le fait de travailler |
| Ó kọ́ èdè Yorùbá. | kíkọ́ èdè Yorùbá | l’apprentissage du yoruba |
Le groupe entier peut devenir sujet :
Kíkà ìwé ṣe pàtàkì. — « Lire des livres est important. »
Ici, kíkà ìwé est le sujet, c’est-à-dire le groupe dont on dit quelque chose. Ṣe pàtàkì signifie « être important ». L’ordre reste donc facile à reconnaître : groupe nominal sujet + prédicat.
Ce fonctionnement diffère légèrement du français. Dans « Lire des livres est important », l’infinitif lire peut servir directement de sujet. En yoruba, on attend le nom d’action kíkà, et non le verbe nu kà. Par ailleurs, le « gérondif » français en en — « en lisant » — indique souvent la manière ou deux actions simultanées ; il ne correspond pas automatiquement au nom yoruba kíkà.
3. Les possessifs indiquent souvent l’auteur de l’action
Comme avec d’autres noms yoruba, un possessif peut suivre la forme nominalisée :
- wíwá mi — ma venue, le fait que je vienne ;
- wíwá rẹ̀ — ta venue, sa venue ;
- lílọ wọn — leur départ, le fait qu’ils partent ;
- ṣíṣe rẹ̀ — ton action, sa manière de faire ou le fait qu’il/elle le fasse, selon le contexte.
Le possessif ne traduit donc pas toujours une possession matérielle. Il peut identifier la personne qui accomplit l’action. Comme rẹ̀ peut renvoyer à « ton », « son » ou « sa » selon le contexte, la phrase environnante reste essentielle.
Quand le nom d’action possède déjà un complément, il faut lire le groupe dans son ensemble. Kíkà ìwé rẹ̀ peut être compris, selon le contexte, comme « la lecture de son livre » ; une phrase plus développée permet de lever les ambiguïtés. Au début, mieux vaut employer des groupes courts et clairs.
4. Les noms en à- et en ì-
Le yoruba possède aussi des noms liés à des verbes qui commencent par une voyelle préfixée. Le concept de base fournit àlọ, lié à lọ « partir », avec le sens de « départ ». On rencontre également des noms en ì- tels que ìmọ̀ « connaissance » à côté de mọ̀ « savoir », ìfẹ́ « désir, amour » à côté de fẹ́ « vouloir, aimer », ou ìrìn « marche, voyage » à côté de rìn « marcher ».
| Verbe apparenté | Nom | Valeur habituelle |
|---|---|---|
| lọ | àlọ | départ |
| mọ̀ | ìmọ̀ | savoir, connaissance |
| fẹ́ | ìfẹ́ | désir, amour |
| rìn | ìrìn | marche, déplacement, voyage |
Ces correspondances sont utiles, mais elles ne constituent pas une recette que l’on peut appliquer librement à n’importe quel verbe. Contrairement au nom d’action redoublé, le nom préfixé peut désigner le résultat, une notion abstraite ou un sens spécialisé. Il faut donc apprendre àlọ ou ìmọ̀ comme des mots complets, avec leurs tons, et vérifier leur emploi dans le contexte.
5. La composition
Un nom composé réunit plusieurs éléments pour créer une désignation plus précise. Ilé ẹ̀kọ́ « école » associe ilé « maison, bâtiment » à ẹ̀kọ́ « apprentissage, instruction » : littéralement, il s’agit d’un « lieu d’apprentissage ». Ẹ̀kọ́ est lui-même relié au verbe kọ́ « apprendre, enseigner ».
Il est préférable d’analyser la chaîne en deux étapes :
kọ́ « apprendre » → ẹ̀kọ́ « apprentissage, instruction » → ilé ẹ̀kọ́ « école »
On évite ainsi de croire que tout composé se fabrique simplement en collant un nom au verbe nu. Les composés établis ont leur propre forme, leurs tons et parfois un sens qui dépasse la somme de leurs éléments.
Exemples en contexte
| Yoruba | Français | Remarque |
|---|---|---|
| Jíjẹ oúnjẹ dára ni ilera. | Manger est bon pour la santé. | Jíjẹ vient de jẹ « manger ». |
| Kíkà ìwé ṣe pàtàkì. | Lire des livres est important. | Le groupe kíkà ìwé est sujet. |
| Àlọ rẹ̀ dùn mí. | Son départ m’attriste. | Àlọ désigne le départ ; rẹ̀ identifie la personne concernée. |
| Ṣíṣe iṣẹ́ kò rọrùn. | Travailler n’est pas facile. | Ṣíṣe vient de ṣe « faire ». |
| Mímu omi púpọ̀ dára fún ara. | Boire beaucoup d’eau est bon pour le corps. | Le complément omi suit mímu. |
| Lílọ sí ọjà ní kùtùkùtù nira. | Aller au marché très tôt est difficile. | Lílọ peut être suivi de la direction en sí. |
| Wíwá rẹ̀ mú inú mi dùn. | Ta venue me fait plaisir. | Le possessif suit le nom d’action. |
| Kíkọ́ èdè Yorùbá ń gba àkókò. | Apprendre le yoruba prend du temps. | Èdè Yorùbá complète kíkọ́. |
| Sísùn dáadáa ṣe pàtàkì fún ìlera. | Bien dormir est important pour la santé. | Dáadáa précise la manière de dormir. |
| Ìmọ̀ rẹ̀ pọ̀. | Ses connaissances sont étendues. | Nom abstrait en ì-. |
| Ìfẹ́ rẹ̀ sí orin lágbára. | Son amour de la musique est fort. | Ìfẹ́ exprime ici un sentiment, pas seulement une action. |
| Ilé ẹ̀kọ́ náà jìnnà sí ilé wa. | Cette école est loin de chez nous. | Composé construit autour de ẹ̀kọ́. |
Erreurs courantes
Employer le verbe nu comme un infinitif français
- Incorrect : Kà ìwé ṣe pàtàkì.
- Correct : Kíkà ìwé ṣe pàtàkì.
- Pourquoi : le français accepte « lire » comme sujet, mais le yoruba emploie ici le nom d’action kíkà. Kà reste la forme verbale « lire ».
Redoubler tout le verbe
- Incorrect : kàkà ìwé
- Correct : kíkà ìwé
- Pourquoi : dans ce modèle, on ne répète pas simplement kà. On ajoute la consonne initiale avec í, puis le verbe : kí-kà.
Ajouter à- à tous les verbes
- Incorrect : àkà pour « le fait de lire »
- Correct : kíkà
- Pourquoi : le modèle en à- ne remplace pas le redoublement régulier. Des mots comme àlọ sont des formes lexicales à mémoriser, et le préfixe ne permet pas d’inventer librement un nom pour chaque verbe.
Séparer le nom d’action de son complément
- Incorrect : Kíkà ṣe pàtàkì ìwé.
- Correct : Kíkà ìwé ṣe pàtàkì.
- Pourquoi : ìwé complète kíkà et doit rester dans le groupe nominal kíkà ìwé. C’est ce groupe entier qui sert de sujet.
Négliger les tons et les lettres propres au yoruba
- Incorrect : kika iwe, sise ise
- Correct : kíkà ìwé, ṣíṣe iṣẹ́
- Pourquoi : ṣ n’est pas s, ẹ n’est pas e, et les accents indiquent les tons. Une saisie sans signes peut être tolérée dans certains messages informels, mais elle ne constitue pas un bon modèle d’apprentissage et peut créer des ambiguïtés.
Confondre nom d’action et action en cours
- Incorrect : Mo jíjẹ oúnjẹ pour « je suis en train de manger »
- Correct : Mo ń jẹ oúnjẹ.
- Pourquoi : jíjẹ nomme l’activité ; le marqueur progressif ń présente une action en cours. Comparez Jíjẹ oúnjẹ dára « manger est bénéfique » et Mo ń jẹ oúnjẹ « je suis en train de manger ».
Notes d’utilisation
Les noms d’action redoublés sont courants aussi bien à l’oral qu’à l’écrit. Ils servent notamment à émettre un jugement général : … ṣe pàtàkì « … est important », … nira « … est difficile », … kò rọrùn « … n’est pas facile ». Cette structure est particulièrement utile pour commenter une habitude ou une activité sans nommer d’agent précis.
Dans la langue courante, le contexte décide souvent si la traduction française la plus naturelle doit être un infinitif ou un nom. Kíkà ìwé peut se rendre par « lire un livre », « la lecture d’un livre » ou « le fait de lire ». Il ne faut donc pas chercher une seule traduction fixe pour chaque forme : sa catégorie grammaticale est nominale en yoruba, mais le français choisit la tournure la plus idiomatique.
Les noms lexicalisés demandent davantage de prudence. Leur relation avec un verbe peut rester transparente, sans que leur sens soit entièrement prévisible. Ìfẹ́ peut désigner le désir ou l’amour ; ìrìn entre dans des expressions liées à la marche et au voyage. Un dictionnaire fiable et des exemples complets sont plus sûrs qu’une règle inventée à partir du seul préfixe.
Enfin, l’orthographe standard sépare généralement les éléments du composé ilé ẹ̀kọ́. Les variations de prononciation rapide ne doivent pas conduire l’apprenant à supprimer les tons ou à reconstruire le mot comme ilé + kọ. La forme à retenir est ilé ẹ̀kọ́.
Pour aller plus loin
La négation nominalisée avec àì-
À un niveau plus avancé, le préfixe àì- permet souvent de nommer l’absence ou la non-réalisation d’une action. On trouve par exemple àìmọ̀ « ignorance, fait de ne pas savoir » à côté de mọ̀ « savoir », ou àìlọ « fait de ne pas aller ». Ces formes se rapprochent du français « non-… », « absence de… » ou d’un nom négatif comme « ignorance ».
Le contraste est utile :
| Forme | Idée exprimée |
|---|---|
| ìmọ̀ | connaissance, savoir |
| àìmọ̀ | ignorance, fait de ne pas savoir |
| lílọ | fait d’aller, départ |
| àìlọ | fait de ne pas aller, non-départ |
Comme toujours en yoruba, la forme exacte et les tons doivent être confirmés mot par mot. Certains dérivés sont beaucoup plus usuels que d’autres.
Noms d’action, résultats et noms de personne
Toutes les nominalisations ne répondent pas à la même question. Le redoublement désigne volontiers l’activité : kíkọ́ « le fait d’apprendre ou d’enseigner ». Un nom lexical peut désigner l’idée ou le résultat : ẹ̀kọ́ « apprentissage, leçon, instruction ». Un préfixe de personne peut enfin désigner celui ou celle qui agit : olùkọ́ « enseignant, enseignante ».
| Type | Exemple | Ce que le mot désigne |
|---|---|---|
| activité | kíkọ́ | le fait d’apprendre ou d’enseigner |
| contenu ou résultat | ẹ̀kọ́ | apprentissage, instruction, leçon |
| personne | olùkọ́ | personne qui enseigne |
Cette distinction explique pourquoi une traduction française fondée sur la même racine ne suffit pas toujours. Apprendre la famille kọ́ – kíkọ́ – ẹ̀kọ́ – olùkọ́ – ilé ẹ̀kọ́ aide à voir les liens, mais chaque membre de la famille possède sa syntaxe et son sens propres.
Une forme nominale peut contenir beaucoup d’information
Le groupe formé autour du nom d’action peut s’allonger : il peut inclure un objet, une direction, une indication de manière ou un possessif. Dans lílọ sí ọjà ní kùtùkùtù « le fait d’aller au marché très tôt », lílọ est le noyau, sí ọjà indique la destination et ní kùtùkùtù le moment. L’ensemble fonctionne pourtant comme une seule unité dans la phrase.
C’est ici que la nominalisation rejoint l’étude plus avancée des noms verbaux et des gérondifs. Au niveau B1, l’objectif essentiel est de reconnaître la forme et de construire des groupes simples. Ensuite, on peut étudier plus finement les compléments possibles, les ambiguïtés de possession et les différences entre nom d’activité, événement précis et notion abstraite.
Conseils de pratique
- Construisez des familles de quatre formes. Prenez chaque jour un verbe courant — jẹ, kà, ṣe, lọ, wá — puis notez le verbe, le nom d’action, un groupe avec complément et une phrase complète : kà → kíkà → kíkà ìwé → Kíkà ìwé ṣe pàtàkì. Cette progression fixe à la fois la morphologie et la syntaxe.
- Opposez activité et action en cours. Pour une même idée, écrivez deux phrases : Jíjẹ oúnjẹ dára « manger est bénéfique » et Mo ń jẹ oúnjẹ « je suis en train de manger ». Cet exercice évite de confondre jíjẹ avec le progressif en ń.
- Apprenez les tons avec le mot entier. Lisez à voix haute des paires comme lọ/lílọ, ṣe/ṣíṣe et wá/wíwá. Ne mémorisez jamais seulement une suite de lettres sans accents ; associez si possible l’écrit à un enregistrement d’un locuteur compétent.
Concepts associés
- Prérequis : Structure de phrase de base (SVO) — permet de voir comment le groupe nominalisé devient sujet ou objet.
- Approfondissement : Noms verbaux et gérondifs — développe la syntaxe et les emplois des formes nominales.
Prérequis
La structure de base sujet-verbe-objet en yorubaA1Concepts qui s'appuient sur celui-ci
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