Les dialectes norvégiens
Norske Dialekter
Cet article fait partie de l'arbre grammatical de norvégien sur Settemila Lingue.
En bref
En Norvège, le dialecte est un mode d’expression normal dans presque toutes les situations : il n’existe pas une unique prononciation orale officielle que tout le monde serait censé adopter. Des formes comme jeg / eg / æ, ikke / ikkje / itj ou hjem / heim peuvent exprimer le même sens tout en signalant une région, une histoire locale ou l’identité du locuteur. Le bokmål et le nynorsk, en revanche, sont deux normes écrites et non deux dialectes parlés.
Vue d’ensemble
La variation dialectale norvégienne est particulièrement visible. Une personne de Bergen, de Trondheim, d’Oslo ou de Tromsø peut conserver sa façon locale de parler à l’université, au travail, dans les médias et devant un public national. Pour un francophone habitué à l’idée d’un français oral de référence relativement central, cela demande un changement de perspective : l’objectif n’est pas de retrouver derrière chaque voix une prononciation standard unique, mais d’apprendre à reconnaître plusieurs réalisations régulières.
Au niveau C2, connaître les dialectes ne signifie pas savoir imiter chaque variété. Il faut surtout comprendre des interlocuteurs de régions différentes, repérer quelques indices fiables et distinguer trois choses : le dialecte réellement parlé, l’écriture en bokmål et l’écriture en nynorsk. Une même personne peut parler son dialecte, écrire surtout en bokmål et lire sans difficulté le nynorsk.
Les frontières ne forment pas des cases nettes. Les traits circulent, se combinent et changent d’une génération à l’autre. Les grandes étiquettes comme østnorsk « norvégien de l’Est », vestlandsk « norvégien de l’Ouest », trøndersk « parler du Trøndelag » et nordnorsk « norvégien du Nord » sont donc des repères d’écoute, pas des règles permettant de localiser une personne à coup sûr.
Comment fonctionne la variation dialectale
Langue écrite et langue parlée : deux plans différents
Le bokmål et le nynorsk donnent des règles d’orthographe et de grammaire pour l’écrit. Ils proposent parfois plusieurs formes admises, mais aucun des deux ne prescrit à lui seul la façon dont tous les Norvégiens doivent parler.
| Sens | Bokmål courant | Nynorsk courant | Quelques formes entendues à l’oral |
|---|---|---|---|
| je | jeg | eg | jæi, jei, je, eg, e, æ |
| ne… pas | ikke | ikkje | ikke, ikkje, isje, itte, itj |
| qui | hvem | kven | vem, kem, ken, kven |
| quoi | hva | kva | va, ka, kå, kva |
| nous | vi | vi / me | vi, me, mi, oss selon les endroits |
| à la maison, chez soi | hjemme | heime | hjemme, heime, heme et d’autres réalisations |
Ce tableau indique des correspondances utiles, non des équivalences absolues. Eg est une forme normale du nynorsk, mais aussi un pronom vivant dans de nombreux dialectes. Inversement, le fait qu’une personne dise eg ne prouve pas qu’elle écrit en nynorsk.
Les indices les plus faciles à entendre
Les pronoms personnels
Un pronom personnel est un petit mot qui remplace le nom de la personne qui parle ou dont on parle. Le pronom de première personne est un excellent indice :
- jeg ou une prononciation proche de jæi est courante dans une grande partie de l’Est ;
- je se rencontre notamment dans plusieurs parlers intérieurs de l’Est ;
- eg ou e est fréquent dans l’Ouest et dans d’autres zones ;
- æ est très associé au Trøndelag et au Nord, sans appartenir exclusivement à une seule région.
Pour « nous », on entend notamment vi et me. Pour « vous » au pluriel, dere est courant, tandis que dokker est très présent dans le Nord et dans divers autres usages régionaux. Une seule forme ne suffit jamais à établir une origine précise.
La négation et les mots interrogatifs
La négation « ne… pas » fournit un autre repère très audible : ikke, ikkje, itte et itj remplissent la même fonction grammaticale. Le vocabulaire interrogatif varie lui aussi :
- « quoi » : hva, kva, ka, kå ;
- « qui » : hvem, kven, kem, ken ;
- « comment » : hvordan, korleis, koss et plusieurs formes locales.
Il vaut mieux mémoriser ces mots par familles de sens que tenter de traduire chaque son isolément. Dès que kem est rangé mentalement avec hvem et kven, la phrase Kem e du? devient transparente : « Qui es-tu ? »
Les terminaisons des verbes
L’infinitif est la forme de base du verbe, celle que l’on trouve après å, comme å være « être ». Selon le dialecte, un infinitif peut finir en -e, en -a, ou perdre sa voyelle finale. Cette suppression d’un son en fin de mot s’appelle l’apocope : å være peut ainsi correspondre à une forme orale plus courte.
Dans plusieurs parlers, le présent du verbe å være se réduit de er à e. C’est ce que l’on entend dans Æ e fra Trondheim. Il ne faut pas analyser e comme un mot manquant : c’est ici la forme locale de « suis ».
Les terminaisons donnent également des indices : vi snakker en bokmål et vi snakkar en nynorsk illustrent une opposition écrite qui correspond aussi à des formes présentes dans divers dialectes. Toutefois, la carte réelle des terminaisons est beaucoup plus fine que cette simple paire.
Hjem, heim, hjemme et heime
Les variantes régionales ne suppriment pas la distinction de sens entre une direction et un lieu :
- Jeg går hjem / Eg går heim : « Je rentre chez moi », avec un déplacement ;
- Jeg er hjemme / Eg er heime : « Je suis chez moi », sans déplacement.
Pour un francophone, le piège vient du fait que « à la maison » ou « chez moi » peut parfois servir dans les deux types de contexte. En norvégien, il faut écouter à la fois la variante dialectale et l’opposition entre direction et position.
Quatre grandes zones, à utiliser avec prudence
| Zone-repère | Traits que l’on peut notamment rencontrer | Prudence nécessaire |
|---|---|---|
| Est (østnorsk) | jeg/jæi, parfois je et itte dans les régions intérieures ; consonnes rétroflexes dans de nombreux parlers | Oslo ne représente pas tout l’Est, et les vallées possèdent des parlers très distincts |
| Trøndelag (trøndersk) | æ, itj, formes verbales raccourcies par apocope | Les villes, les campagnes et les générations ne parlent pas toutes de la même façon |
| Ouest (vestlandsk) | souvent eg, me, ikkje, heim/heime ; r grasseyé dans une partie du Sud-Ouest | Ces traits ne couvrent pas tout l’Ouest et ne se présentent pas toujours ensemble |
| Nord (nordnorsk) | souvent æ, dokker, ka et kem ; intonations et consonnes locales variées | Le Nord est immense et comprend de nombreuses variétés, ainsi que des zones de contact linguistique |
Une consonne rétroflexe se prononce avec la langue ramenée vers l’arrière ; elle peut naître de la rencontre d’un r avec une consonne suivante. Le r dit « grasseyé » se forme plus en arrière dans la gorge, un peu comme de nombreux r français modernes. Ces phénomènes de prononciation sont importants pour l’écoute, mais ils apparaissent rarement dans l’orthographe ordinaire.
Exemples en contexte
Les étiquettes ci-dessous donnent un repère plausible et volontairement large. Elles ne prétendent pas représenter toutes les localités d’une région.
| Norvégien | Français | Remarque |
|---|---|---|
| Eg kjem frå Bergen. | Je viens de Bergen. | Forme nynorsk à l’écrit ; eg et des formes proches existent aussi dans les dialectes de l’Ouest. |
| Æ e fra Trondheim. | Je viens de Trondheim. | Æ « je » et e « suis » donnent une coloration trøndersk nette. |
| Me skal heim. | Nous rentrons à la maison. | Me « nous » et heim avec idée de direction sont fréquents dans l’Ouest et admis en nynorsk. |
| Kem e du? | Qui es-tu ? | Kem et e sont notamment courants dans le Nord. |
| Ho har ikkje sett filmen. | Elle n’a pas vu le film. | Ho et ikkje sont des formes nynorsk, également proches de nombreux usages dialectaux. |
| Æ veit itj ka han sa. | Je ne sais pas ce qu’il a dit. | Itj est un marqueur très reconnaissable du Trøndelag. |
| Je kjem itte i dag. | Je ne viens pas aujourd’hui. | Je et itte se rencontrent dans plusieurs parlers intérieurs de l’Est. |
| Koss går det med dokker? | Comment allez-vous ? | Koss « comment » et dokker « vous » sont régionaux ; leur aire d’emploi dépasse une seule zone. |
| No må me gå. | Maintenant, il faut que nous partions. | No et me sont usuels en nynorsk et dans divers dialectes occidentaux. |
| Ka heter du? | Comment t’appelles-tu ? | Ka remplace ici le bokmål hva dans un parler du Nord. |
| Hu bor hjemme hos mora si. | Elle habite chez sa mère. | Hu est une forme orale de hun, très courante dans certains parlers de l’Est. |
| Eg snakkar ikkje så fort. | Je ne parle pas si vite. | La combinaison eg — snakkar — ikkje est naturelle en nynorsk et correspond à des traits dialectaux vivants. |
Erreurs fréquentes
Prendre le nynorsk pour un dialecte
- À éviter : « À Bergen, on parle nynorsk. »
- Mieux : « À Bergen, on parle différents dialectes ; certaines de leurs formes ressemblent au nynorsk. »
- Pourquoi : le nynorsk est une norme écrite. Sa construction historique repose sur des dialectes norvégiens, ce qui explique les ressemblances, mais il ne constitue pas un parler régional unique.
Croire qu’une forme révèle à elle seule l’origine du locuteur
- À éviter : æ signifie forcément « personne de Trondheim ».
- Mieux : æ oriente vers le Trøndelag ou le Nord ; il faut écouter aussi la négation, les interrogatifs, les terminaisons et l’intonation.
- Pourquoi : beaucoup de traits traversent les frontières régionales. Les déplacements et le contact entre dialectes brouillent encore la carte.
Mélanger des formes au hasard pour « faire dialecte »
- À éviter : fabriquer une phrase en choisissant æ, ikkje et une terminaison locale sans connaître un usage réel.
- Mieux : pour une production neutre, rester cohérent avec une norme apprise, par exemple Jeg kommer ikke i dag. Pour s’exercer au trøndersk, reprendre des phrases authentiques complètes, par exemple Æ kjem itj i dag là où cette combinaison est attestée.
- Pourquoi : les locuteurs réels peuvent mélanger ou adapter leurs usages, mais leur variation a une histoire et des régularités. Une imitation assemblée mot à mot sonne facilement artificielle.
Confondre direction et position avec heim/heime
- Incorrect : Eg er heim no si l’on veut dire « Je suis chez moi maintenant » dans la distinction usuelle.
- Correct : Eg er heime no.
- Pourquoi : heim exprime normalement la direction, tandis que heime désigne le lieu. Cette opposition correspond à hjem / hjemme en bokmål.
Corriger la parole d’après l’orthographe bokmål
- À éviter : considérer Kem e du? comme une mauvaise prononciation de Hvem er du?
- Mieux : reconnaître deux réalisations grammaticales du même message, l’une dialectale et l’autre conforme au bokmål écrit.
- Pourquoi : une forme régionale stable n’est pas une faute. Dans un devoir écrit en bokmål, en revanche, on attendra normalement Hvem er du?
Notes d’usage
Le dialecte n’est pas réservé à la famille ou à la plaisanterie. Les responsables politiques, enseignants, journalistes et artistes peuvent parler avec des traits régionaux marqués. Cela ne veut pas dire que personne ne s’adapte : face à un interlocuteur d’une autre région, beaucoup ralentissent, remplacent un mot très local ou choisissent une forme plus largement comprise. Ce rapprochement temporaire entre façons de parler s’appelle l’accommodation, c’est-à-dire l’adaptation de sa parole à l’interlocuteur.
À l’écrit formel, on utilise normalement le bokmål ou le nynorsk. Dans les messages privés, les réseaux sociaux, les dialogues littéraires ou certaines paroles de chanson, l’écriture dialectale est cependant fréquente. Elle ne possède pas toujours une orthographe entièrement fixée : deux personnes peuvent noter différemment un son semblable. Il faut donc éviter de traiter toute graphie dialectale comme une nouvelle règle officielle.
Les sous-titres et les transcriptions peuvent normaliser ce qui est dit. Une personne prononce Æ e ikke sikker, tandis que le sous-titre affiche Jeg er ikke sikker. Pour travailler l’écoute, il est utile de comparer le son au sous-titre sans supposer que celui-ci reproduit chaque forme mot pour mot.
Enfin, le choix d’un dialecte touche à l’identité. Imiter quelques sons pour se moquer d’une région peut être mal reçu ; reprendre respectueusement une forme parce qu’on vit dans la région ou qu’on échange souvent avec ses habitants est une autre démarche. Pour un apprenant, une compréhension large est plus importante qu’une imitation spectaculaire.
Pour aller plus loin
Les dialectes ne varient pas seulement par le vocabulaire
À un niveau avancé, il faut écouter plusieurs couches à la fois :
- les sons, par exemple la qualité du r, les consonnes rétroflexes ou les voyelles ;
- la prosodie, c’est-à-dire le rythme et la mélodie de la phrase ;
- la morphologie, autrement dit la forme prise par les mots et leurs terminaisons ;
- la syntaxe, c’est-à-dire l’ordre et l’organisation des mots dans la phrase ;
- le lexique, donc le choix des mots eux-mêmes.
Ainsi, remplacer seulement jeg par eg ne suffit pas à adopter un dialecte occidental. Le verbe, la négation, les voyelles et la mélodie peuvent continuer à signaler une autre région.
Des structures de phrase régionales
Certains dialectes permettent dans les questions des ordres de mots différents de ceux que présente d’abord un manuel de bokmål. On peut notamment entendre dans des parlers du Nord une question du type Ka du hete?, à côté de Ka heter du? L’absence d’inversion entre le sujet du et le verbe n’est alors pas un oubli occasionnel, mais un trait syntaxique régional.
Il ne faut pas généraliser cette construction à tout le norvégien oral. Pour écrire en bokmål standard, on choisira Hva heter du? ; en nynorsk standard, Kva heiter du? L’intérêt du trait dialectal est d’abord réceptif : il permet de reconnaître immédiatement le sens lorsque l’ordre attendu semble différent.
Alternance, nivellement et mobilité
Un locuteur peut employer une forme locale avec sa famille, une variété moins marquée avec des collègues d’autres régions, puis revenir à son dialecte dans son quartier d’origine. Cette alternance de code — le passage d’une variété à une autre selon la situation — n’implique pas que l’une soit fausse.
Dans les villes et chez les personnes très mobiles, certains traits locaux reculent tandis que d’autres deviennent des marqueurs identitaires forts. Le nivellement dialectal, c’est-à-dire la réduction progressive des différences les plus locales, n’aboutit pas nécessairement à une parole uniforme. De nouvelles variétés urbaines et de nouveaux mélanges peuvent apparaître en parallèle.
Ce que l’orthographe ne montre pas
Le norvégien possède des oppositions mélodiques entre certains mots, souvent appelées accents tonals. Leur réalisation varie selon la région, et certaines zones ne les utilisent pas de la même manière que les parlers de l’Est. Une page écrite ne permet pas de les apprendre correctement. À ce stade, il est préférable d’écouter plusieurs locuteurs et de mémoriser la mélodie avec le mot ou l’expression entière plutôt que de déduire la prononciation de l’orthographe.
Conseils pratiques
- Créez des familles de reconnaissance. Sur une fiche, regroupez jeg — eg — æ — je sous « je », puis ikke — ikkje — itj — itte sous « ne… pas ». Le but initial est de comprendre, pas de produire toutes les variantes.
- Comparez un même sujet dans plusieurs voix. Écoutez de courts extraits provenant d’Oslo, de Bergen, de Trondheim et du Nord. Notez seulement quatre éléments : le pronom « je », la négation, le mot « quoi » et la forme de er. Cette grille évite de se perdre dans chaque différence sonore.
- Séparez production et compréhension. Pour parler et écrire, gardez une base cohérente en bokmål ou en nynorsk, avec la prononciation que vous avez apprise. Pour écouter, acceptez un inventaire beaucoup plus large. Ajoutez une forme régionale à votre propre parole seulement après l’avoir entendue souvent dans des interactions naturelles.
Notions liées
- Approfondissement : Bokmål et nynorsk — compare systématiquement les deux normes écrites, leur vocabulaire et leurs terminaisons.
- Approfondissement : Les particules pragmatiques — montre comment jo, vel, da, altså et visst expriment l’attitude du locuteur dans la conversation, avec également des nuances régionales.
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