Catalan médiéval et littéraire
Català Antic i Literari
Cet article fait partie de l'arbre grammatical de catalan sur Settemila Lingue.
En bref
Le catalan médiéval n'est pas du catalan moderne écrit avec quelques lettres anciennes : la graphie varie, certaines formes grammaticales ont disparu et l'ordre des mots peut dérouter. Pour lire Llull, la Crònica de Jaume I ou Ausiàs March, il faut surtout apprendre à reconnaître les équivalences — e = i, lo = el, nós = nosaltres, dix = digué — sans chercher à les employer dans la conversation actuelle.
Vue d'ensemble
Le catalan possède une tradition écrite continue depuis le Moyen Âge. Les textes de Ramon Llull, des grandes chroniques et des poètes du XVe siècle donnent accès à une langue déjà nettement catalane, mais antérieure à la norme orthographique actuelle. À ce niveau C2, l'objectif raisonnable n'est pas de parler « comme au Moyen Âge » : il est de lire en sachant distinguer un mot ancien, une graphie variable et un choix propre à la poésie.
Il n'existe d'ailleurs pas un unique « catalan ancien ». La langue change entre le XIIIe et le XVe siècle, varie selon les régions, les auteurs et les copistes, et se présente différemment dans un manuscrit, une édition diplomatique qui reproduit celui-ci de près, ou une édition modernisée. Une forme inattendue ne constitue donc pas forcément une règle générale.
Le catalan littéraire de la Renaixença, mouvement culturel du XIXe siècle, appartient à une autre époque. Ses auteurs renouent avec une grande tradition écrite et peuvent rechercher des mots ou des tours anciens, mais leur langue ne se confond pas avec celle de Llull ou d'Ausiàs March. Cette distinction évite de ranger sous l'étiquette « archaïque » toute tournure poétique ou soutenue.
Fonctionnement
Lire par équivalences plutôt que lettre par lettre
Avant la codification moderne, l'orthographe était moins fixe. Un même mot peut donc apparaître sous plusieurs habits. Les éditions destinées au grand public régularisent souvent les majuscules, les accents, l'apostrophe, le point médian ou la séparation des mots ; les éditions savantes peuvent conserver beaucoup plus de traits du témoin manuscrit.
| Forme ancienne fréquente | Équivalent moderne courant | Repère de lecture |
|---|---|---|
| e | i | conjonction « et » |
| lo, los | el, els | articles définis masculins ; lo subsiste dans certains usages régionaux et figés |
| ab | amb | préposition « avec » |
| ço | això / « ce que, cela » | souvent dans ço que |
| nós, vós | nosaltres, vosaltres | pronoms sujets toniques « nous, vous » |
| mon, ma, mos, mes | el meu, la meva, els meus, les meves | possessifs atones, encore possibles en style littéraire ou dans des expressions |
| dix | digué | passé simple de dir, « il/elle dit » |
| fo | fou | passé simple de ésser, « il/elle fut » |
| hac | hagué | passé simple de haver, « il/elle eut » |
Ces correspondances sont des points d'appui, non des opérations automatiques. Ainsi, e peut être la conjonction moderne i, mais chaque lettre e n'a évidemment pas cette valeur. De même, la variation ancienne entre certaines lettres ou entre mots soudés et séparés doit être interprétée à partir de la phrase entière.
Pour un francophone, la situation rappelle en partie la lecture de l'ancien français : on reconnaît souvent la famille du mot avant d'en reconnaître exactement la forme. Toutefois, la ressemblance avec le français ou le latin ne suffit jamais ; un dictionnaire historique et les notes de l'édition restent indispensables.
Articles, pronoms et possessifs
L'article masculin lo et son pluriel los sont très visibles dans les textes anciens : lo rei, los cavallers. En catalan standard contemporain, on attend généralement el rei, els cavallers. Il ne faut pas confondre cet article avec le lo neutre que l'on rencontre dans certains usages contemporains sous influence ou dans d'autres fonctions discutées par la norme.
Nós et vós sont des pronoms toniques, c'est-à-dire des formes qui peuvent porter l'accent et désigner explicitement les participants. Dans une chronique royale, nós peut renvoyer au souverain qui raconte. Le français « nous » aide à comprendre le sens, mais pas toujours la valeur discursive : la répétition de nós peut structurer le récit ou mettre en avant l'autorité du narrateur.
Les possessifs courts mon, ton, son ; ma, ta, sa ; mos, tos, sos ; mes, tes, ses précèdent directement le nom. Ils sont plus étendus dans la langue ancienne qu'aujourd'hui. Dans mos desigs, mos signifie « mes » et s'accorde avec le nom pluriel desigs (« désirs »), non avec la personne qui possède.
Identifier le verbe avant de reconstruire la phrase
Le passé simple catalan est un temps verbal qui présente un événement achevé. À l'écrit moderne, on peut lire cantà, digué, fou ; à l'oral, le passé périphrastique avec va est beaucoup plus habituel : va cantar, va dir, va ser. Les textes anciens emploient des formes simples parfois différentes de la norme actuelle.
| Forme rencontrée | Infinitif | Catalan moderne de même valeur | Sens en français |
|---|---|---|---|
| dix | dir | digué / va dir | il ou elle dit |
| dixem | dir | diguérem / vam dir | nous dîmes / nous avons dit |
| fo | ésser | fou / va ser | il ou elle fut / a été |
| hac | haver | hagué / va haver-hi, selon la construction | il ou elle eut / il y eut |
| féu | fer | féu / va fer | il ou elle fit / a fait |
Le sujet n'est pas nécessairement exprimé, puisque la terminaison verbale renseigne souvent sur la personne. Cette propriété existe aussi en catalan moderne, mais elle est plus déstabilisante lorsque la forme verbale elle-même est inconnue.
Il faut également distinguer trois formes non personnelles du verbe : l'infinitif (la forme du dictionnaire, comme complir), le participe (forme utilisée notamment dans un temps composé, comme complert) et le gérondif (forme en -ant ou -ent, comme fent, qui présente une action en cours ou liée à une autre). Dans han mos desigs complir, complir est un infinitif : ce n'est donc pas le passé composé moderne han complert.
Reconstruire une syntaxe moins prévisible
La syntaxe est l'organisation des mots et des groupes dans la phrase. Dans les textes médiévaux, l'ordre peut être plus souple que dans la prose catalane contemporaine, sous l'effet du genre, du rythme, de la mise en relief et, dans certains écrits, de modèles latins. La poésie déplace volontiers un complément pour respecter le vers ou donner du relief à un mot.
Une méthode sûre consiste à procéder en quatre étapes :
- repérer le verbe conjugué ;
- chercher son sujet, même s'il vient après ou reste sous-entendu ;
- rattacher les pronoms et les compléments au verbe ;
- remettre mentalement les groupes dans un ordre moderne, sans prétendre « corriger » le texte.
Dans Veles e vents han mos desigs complir, le sujet coordonné est veles e vents, han ... complir exprime ici une nécessité ou une réalisation attendue, et mos desigs est le complément de complir. Une reformulation moderne possible est Veles i vents han de complir els meus desigs. L'ordre séparant han de complir contribue à la force du vers.
Les propositions subordonnées — des groupes dépendant d'une autre proposition — peuvent aussi s'enchaîner longuement dans la prose chroniqueuse ou philosophique. Plutôt que de traduire dès le premier mot, marquez les connecteurs (e, car, que, si) et délimitez chaque verbe : la structure devient souvent beaucoup plus claire.
Exemples en contexte
Les traductions ci-dessous privilégient le sens lisible en français. Elles ne reproduisent ni tous les effets métriques ni toutes les ambiguïtés des originaux.
| Catalan | Français | Remarque |
|---|---|---|
| E nós dixem que... | Et nous dîmes que… | e = i ; nós est tonique ; dixem est une forme ancienne du passé. |
| Veles e vents han mos desigs complir. | Voiles et vents doivent accomplir mes désirs. | mos = « mes » ; complir est un infinitif, non un participe. |
| Ploreu, mes ulls, e destil·lau en plor. | Pleurez, mes yeux, et fondez en larmes. | Apostrophe poétique ; impératifs à la deuxième personne du pluriel. |
| Lo rei entrà en la ciutat. | Le roi entra dans la ville. | lo correspond ici à l'article moderne el. |
| Los cavallers parlaren ab lo comte. | Les chevaliers parlèrent avec le comte. | los = els et ab = amb. |
| Vós sabets ço que jo desig. | Vous savez ce que je désire. | vós est le pronom tonique ancien ; ço que introduit « ce que ». |
| E ell dix que no hi aniria. | Et il dit qu'il n'irait pas. | La forme dix doit être rattachée à dir. |
| Fo gran meravella entre les gents. | Ce fut un grand étonnement parmi les gens. | fo est une ancienne forme de fou. |
| Mon cor no troba repòs. | Mon cœur ne trouve pas de repos. | Possessif court devant le nom, naturel dans un registre poétique. |
| Car la nit era escura, romangueren dins. | Comme la nuit était sombre, ils restèrent à l'intérieur. | car introduit ici une cause. |
| Aquesta és la raó per què ho féu. | Voici la raison pour laquelle il le fit. | féu est un passé simple, à ne pas lire comme un présent. |
| Ço que fou escrit roman en la memòria. | Ce qui fut écrit demeure dans la mémoire. | ço que a ici une valeur relative ; fou est déjà la forme littéraire moderne. |
Erreurs fréquentes
Lire e comme le verbe « être »
- Lecture fautive : Veles e vents = « les voiles sont des vents ».
- Lecture correcte : Veles i vents = « voiles et vents ».
- Pourquoi : dans beaucoup de textes anciens, e est simplement la conjonction moderne i. Le contexte et l'absence d'attribut verbal confirment cette analyse.
Transformer tout passé en passé composé
- Interprétation trop rapide : dix = ha dit dans tous les contextes.
- Interprétation plus fidèle : dix = digué ou va dir, selon la reformulation moderne.
- Pourquoi : dix est un passé simple. Le français peut le rendre par « dit », « a dit » ou « déclara » selon le genre et le contexte, mais l'analyse grammaticale catalane reste celle d'une forme simple.
Prendre un infinitif pour un participe
- Fautif : analyser han ... complir comme le passé composé moderne han complert.
- Correct : reconnaître complir comme infinitif dans une construction qui exprime ici ce qui doit s'accomplir.
- Pourquoi : après haver, un participe forme un temps composé ; un infinitif signale une autre construction. La terminaison est décisive.
Moderniser chaque mot isolément
- Fautif : remplacer mécaniquement chaque lo, e ou ab sans vérifier sa fonction.
- Correct : identifier d'abord le verbe, les groupes et le sens global, puis proposer une reformulation moderne.
- Pourquoi : une même forme peut avoir plusieurs fonctions, et les choix d'une édition peuvent déjà comporter une part de modernisation.
Mélanger catalan médiéval et catalan de la Renaixença
- Fautif : dater une tournure du XIIIe siècle simplement parce qu'elle paraît solennelle.
- Correct : tenir compte de l'auteur, de la date, du genre et du type d'édition.
- Pourquoi : le goût de l'archaïsme au XIXe siècle peut imiter ou réactiver des formes anciennes sans recréer tout le système médiéval.
Notes d'usage
La graphie affichée dépend fortement de l'édition. Une édition diplomatique conserve au plus près les particularités du document ; une édition critique compare plusieurs témoins et justifie ses choix ; une édition modernisée facilite la lecture en adaptant une partie de l'orthographe. Avant d'interpréter une forme, consultez donc la note éditoriale. Les apostrophes, accents et signes modernes peuvent être l'œuvre de l'éditeur, non de l'auteur ou du copiste.
Les genres imposent aussi leurs habitudes. Une chronique privilégie les actions successives, les prises de parole et les formules narratives ; un traité de Llull construit des raisonnements et répète des termes techniques ; la poésie d'Ausiàs March condense la syntaxe, pratique l'adresse directe et déplace des constituants pour le rythme. Une difficulté poétique n'est pas nécessairement un trait de la langue quotidienne de l'époque.
Dans la langue actuelle, certaines formes anciennes restent compréhensibles ou survivent dans des variétés régionales, des expressions, des prières et un registre littéraire. Leur présence n'autorise pas à les réintroduire partout. Employer lo rei ou ab lo comte dans une conversation moderne produit un effet historique, régional dans certains cas, ou artificiel — jamais une neutralité standard.
Pour aller plus loin
Les latinismes ne sont pas une explication universelle
Une construction éloignée du catalan courant peut venir d'un modèle latin, surtout dans une prose savante ou traduite. Mais elle peut aussi relever de l'évolution interne du catalan, du genre ou d'un choix rhétorique. Il vaut mieux décrire précisément le phénomène — verbe placé en fin de proposition, complément antéposé, longue série de subordonnées — que déclarer toute phrase difficile « latinisante ».
Manuscrit, langue et intervention éditoriale
Un manuscrit renseigne à la fois sur une langue et sur les habitudes d'un copiste. Deux témoins de la même œuvre peuvent diverger. Les lettres, les abréviations développées par l'éditeur, la ponctuation et même la séparation de certains mots ne doivent donc pas être confondues avec une prononciation certaine. À un niveau avancé, comparez si possible l'image du manuscrit, la transcription et la version modernisée.
Traduire sans effacer le style
Une traduction mot à mot sert d'abord à vérifier les fonctions grammaticales. Une seconde traduction doit produire une phrase française intelligible, puis une troisième lecture peut restituer le registre. Par exemple, le français « nous dîmes » conserve la couleur narrative de dixem, tandis que « nous avons dit » sera parfois plus naturel. Aucun choix ne rend à lui seul la date, le rythme et la voix du texte.
La poésie exige une prudence supplémentaire. Dans Ploreu, mes ulls, les yeux sont interpellés comme des personnes : c'est une apostrophe, c'est-à-dire une adresse directe à un être présent, absent ou personnifié. Traduire seulement l'information ferait disparaître ce geste rhétorique. De même, les inversions ne doivent pas toutes être remises dans l'ordre sans garder trace de leur effet.
La Renaixença et la construction d'une langue littéraire
Au XIXe siècle, la reprise d'une production littéraire ambitieuse s'accompagne de débats sur la norme, les modèles médiévaux et la langue vivante. Un texte de cette période peut mêler des solutions proches de l'usage de son temps, des formes régionales et des archaïsmes recherchés. Pour l'analyser, posez trois questions : la forme était-elle encore vivante ? appartient-elle à une tradition littéraire ? sert-elle ici à donner une couleur historique ou solennelle ?
Conseils de pratique
- Tenez un carnet d'équivalences. Notez la forme rencontrée, son lemme (la forme sous laquelle le dictionnaire classe le mot), son équivalent moderne et la phrase complète. Révisez dix → dir → digué/va dir, pas seulement dix → dit.
- Travaillez sur trois versions. Lisez quelques lignes dans une transcription proche du manuscrit, puis dans une édition modernisée, enfin dans une traduction française. Surlignez séparément les différences de graphie, de grammaire et d'interprétation.
- Faites l'analyse avant la traduction. Encadrez les verbes, soulignez les sujets et reliez les pronoms à leur référent. Cette habitude évite que la proximité avec le français vous fasse deviner trop tôt un sens séduisant mais faux.
Notions associées
- Prérequis : Passé simple (Passat Simple) — indispensable pour reconnaître les formes narratives simples et les comparer au passé périphrastique moderne.