Le mafʿūl muṭlaq en arabe
المفعول المطلق
Cet article fait partie de l'arbre grammatical de arabe sur Settemila Lingue.
En bref
Le المفعول المطلق (al-mafʿūl al-muṭlaq) est généralement un nom verbal de la même racine que le verbe, placé à l’accusatif : فَرِحَ فَرَحًا كَبِيرًا « il s’est beaucoup réjoui ». Il sert à confirmer ou intensifier l’action, à en préciser la manière, ou à compter combien de fois elle a lieu. En français, on le rend le plus souvent par un adverbe, une expression d’intensité ou un complément, sans répéter le verbe.
Vue d’ensemble
Le terme nom verbal, ou مَصْدَر (maṣdar), désigne un nom qui exprime l’idée du verbe sans indiquer de personne ni de temps. Ainsi, حُبّ « amour, fait d’aimer » est lié à أَحَبَّ « aimer », et اِنْتِظَار « attente, fait d’attendre » à اِنْتَظَرَ « attendre ». Quand ce nom verbal reprend l’action de son verbe et se met à l’accusatif — le cas grammatical souvent marqué par une finale en -a ou -an — il peut remplir la fonction de مفعول مطلق.
Cette construction est abordée vers le niveau B2, car elle demande de reconnaître les noms verbaux et les marques de cas. Elle est très présente en arabe standard, notamment dans la presse, les discours, les textes administratifs et la littérature. Certaines expressions courantes, telles que شُكْرًا « merci », en conservent aussi la structure alors même que le verbe n’est pas exprimé.
Pour un francophone, la difficulté principale n’est pas le sens, mais la forme. Le français dit naturellement « il l’aime profondément » là où l’arabe peut dire, presque littéralement, « il l’aime d’un amour immense » : يُحِبُّهَا حُبًّا جَمًّا. Il ne faut donc ni chercher à reproduire systématiquement la répétition en français, ni remplacer automatiquement la structure arabe par un simple adverbe lorsqu’on veut s’exprimer dans un registre soigné.
Fonctionnement
La structure de base
Le schéma le plus fréquent est :
verbe + nom verbal apparenté à l’accusatif + précision éventuelle
Dans اِنْتَظَرْنَا اِنْتِظَارًا طَوِيلًا « nous avons attendu longtemps » :
- اِنْتَظَرْنَا est le verbe « nous avons attendu » ;
- اِنْتِظَارًا est le nom verbal de la même famille, à l’accusatif ;
- طَوِيلًا est un adjectif qui précise la durée et s’accorde avec le nom verbal.
Le nom verbal ne doit pas nécessairement suivre le verbe sans aucun élément intermédiaire. Dans قَرَأَ الطَّالِبُ النَّصَّ قِرَاءَةً مُتَأَنِّيَةً, le sujet الطَّالِبُ et le complément direct النَّصَّ précèdent قِرَاءَةً. Le lien se reconnaît surtout grâce au sens et à la racine commune ق ر أ.
Les trois fonctions principales
| Fonction | Ce que la construction apporte | Exemple | Sens naturel en français |
|---|---|---|---|
| التوكيد — confirmation ou insistance | Elle affirme pleinement la réalité ou la force de l’action. | نَجَحَ نَجَاحًا | Il a bel et bien réussi. |
| بيان النوع — précision du type ou de la manière | Un adjectif ou un complément décrit comment l’action se déroule. | سَارَ سَيْرًا بَطِيئًا | Il a marché lentement. |
| بيان العدد — indication du nombre | Une forme d’unité, un duel ou un nombre compte les occurrences. | طَرَقَ الْبَابَ طَرْقَتَيْنِ | Il a frappé deux fois à la porte. |
Le premier type peut se limiter au verbe et au nom verbal : أَكَّدتُ ذَلِكَ تَأْكِيدًا « je l’ai bien confirmé ». Dans le deuxième, le nom verbal reçoit souvent un adjectif : تَأْكِيدًا قَاطِعًا « de manière catégorique ». Il peut aussi être précisé par une annexion, c’est-à-dire par deux noms liés comme dans « la manière des sages » : سَارَ سَيْرَ الْحُكَمَاءِ « il s’est conduit à la manière des sages ».
Pour compter l’action, l’arabe emploie volontiers un nom d’occurrence, une forme nominale qui représente une réalisation de l’action : ضَرْبَة « un coup », دَوْرَة « un tour ». Le duel marque deux occurrences : سَجَدَ سَجْدَتَيْنِ « il s’est prosterné deux fois ». Au-delà de deux, le nombre et la forme du nom suivent les règles générales des nombres arabes.
Le rôle de l’accusatif
Un nom verbal indéfini au singulier porte souvent la terminaison ـًـا (-an) dans un texte entièrement vocalisé : شُكْرًا، حُبًّا، اِنْتِظَارًا. Cette terminaison est appelée تنوين الفتح, c’est-à-dire la double voyelle finale de l’accusatif indéfini. L’orthographe exacte varie selon la dernière lettre : comparez اِنْتِظَارًا avec قِرَاءَةً, où aucun alif supplémentaire n’est ajouté après ة.
Dans les textes ordinaires, les voyelles brèves ne sont presque jamais notées. On lit donc souvent انتظارًا avec le signe final, ou simplement انتظارا selon les pratiques éditoriales. À l’oral, les finales casuelles sont surtout prononcées dans une lecture formelle et continue ; elles disparaissent fréquemment à la pause. La fonction grammaticale reste pourtant la même.
Si un adjectif accompagne le nom verbal, il s’accorde avec lui en genre, en caractère défini ou indéfini et en cas :
- قِرَاءَةً مُتَأَنِّيَةً : les deux mots sont féminins, indéfinis et à l’accusatif ;
- حُبًّا جَمًّا : les deux mots sont masculins, indéfinis et à l’accusatif ;
- الدَّوْرَةَ الْكَامِلَةَ : les deux mots sont définis et à l’accusatif.
Trouver le bon nom verbal
Il n’existe pas une seule terminaison française ou arabe qui permette de former tous les noms verbaux. Ceux des verbes simples sont souvent à apprendre avec le verbe : فَرِحَ / فَرَح, أَحَبَّ / حُبّ, سَارَ / سَيْر. Les formes verbales dérivées ont des modèles plus réguliers :
| Verbe | Nom verbal | Exemple au mafʿūl muṭlaq |
|---|---|---|
| أَكَّدَ « confirmer » | تَأْكِيد | أَكَّدَهُ تَأْكِيدًا قَاطِعًا |
| تَعَاوَنَ « coopérer » | تَعَاوُن | تَعَاوَنُوا تَعَاوُنًا مُثْمِرًا |
| اِنْطَلَقَ « partir, s’élancer » | اِنْطِلَاق | اِنْطَلَقَ اِنْطِلَاقًا سَرِيعًا |
Une bonne habitude consiste à noter chaque nouveau verbe avec son nom verbal. La racine commune aide à reconnaître la construction, mais elle ne suffit pas toujours à prédire la forme exacte.
Exemples en contexte
| Arabe | Français | Remarque |
|---|---|---|
| ضَرَبَهُ ضَرْبًا شَدِيدًا. | Il l’a frappé très violemment. | Le nom verbal précise l’intensité et la manière. |
| فَرِحَ فَرَحًا كَبِيرًا بِنَجَاحِهِ. | Il s’est beaucoup réjoui de sa réussite. | فَرَحًا reprend l’action du verbe. |
| أُحِبُّهَا حُبًّا جَمًّا. | Je l’aime profondément. | جَمًّا signifie ici « immense, abondant ». |
| اِنْتَظَرْنَا الْحَافِلَةَ اِنْتِظَارًا طَوِيلًا. | Nous avons attendu le bus longtemps. | Le complément direct et le mafʿūl muṭlaq ont des rôles distincts. |
| قَرَأَتِ الطَّالِبَةُ النَّصَّ قِرَاءَةً مُتَأَنِّيَةً. | L’étudiante a lu le texte attentivement. | L’adjectif est féminin comme قِرَاءَة. |
| أَكَّدَ الْمُدِيرُ الْخَبَرَ تَأْكِيدًا قَاطِعًا. | Le directeur a confirmé la nouvelle de manière catégorique. | Registre courant dans la presse et les écrits formels. |
| نَجَحَ الْمَشْرُوعُ نَجَاحًا بَاهِرًا. | Le projet a connu une réussite remarquable. | Précision du degré de réussite. |
| سَارَ الرَّجُلُ سَيْرًا بَطِيئًا. | L’homme a marché lentement. | Le français préfère ici un adverbe. |
| دَارَتِ الْأَرْضُ دَوْرَةً كَامِلَةً. | La Terre a effectué un tour complet. | Une occurrence complète de l’action. |
| طَرَقَ الزَّائِرُ الْبَابَ طَرْقَتَيْنِ. | Le visiteur a frappé deux fois à la porte. | Le duel indique deux coups. |
| سَجَدَ الْمُصَلِّي سَجْدَتَيْنِ. | La personne en prière s’est prosternée deux fois. | Autre emploi de comptage. |
| تَعَاوَنَ الْفَرِيقَانِ تَعَاوُنًا مُثْمِرًا. | Les deux équipes ont coopéré de façon fructueuse. | Nom verbal d’une forme dérivée. |
| شُكْرًا لَكُمْ عَلَى مُسَاعَدَتِكُمْ. | Merci pour votre aide. | Le verbe sous-entendu n’est plus exprimé. |
Erreurs fréquentes
Mettre le nom verbal au nominatif
- Incorrect : فَرِحَ فَرَحٌ كَبِيرٌ.
- Correct : فَرِحَ فَرَحًا كَبِيرًا.
- Pourquoi : le mafʿūl muṭlaq est à l’accusatif. Son adjectif doit également être à l’accusatif.
Oublier l’accord de l’adjectif
- Incorrect : قَرَأَ النَّصَّ قِرَاءَةً مُتَأَنِّيًا.
- Correct : قَرَأَ النَّصَّ قِرَاءَةً مُتَأَنِّيَةً.
- Pourquoi : قِرَاءَة est un nom féminin ; l’adjectif qui le qualifie prend donc la forme féminine.
Confondre le complément direct et le mafʿūl muṭlaq
- Incomplet pour dire « il a lu le livre » : قَرَأَ قِرَاءَةً.
- Correct : قَرَأَ الْكِتَابَ قِرَاءَةً مُتَأَنِّيَةً.
- Pourquoi : الْكِتَابَ est ce qui est lu, donc le complément direct ; قِرَاءَةً décrit l’action de lire. Le mafʿūl muṭlaq ne remplace pas automatiquement ce qui subit l’action.
Traduire la répétition mot à mot en français
- Traduction maladroite : « Il s’est réjoui d’une grande réjouissance. »
- Traduction naturelle : « Il s’est beaucoup réjoui. »
- Pourquoi : la répétition est idiomatique et expressive en arabe, mais souvent lourde en français. Il faut traduire sa fonction, non copier sa forme.
Utiliser cette structure dans chaque phrase
- Lourd sans contexte : ذَهَبْتُ ذَهَابًا إِلَى السُّوقِ.
- Neutre : ذَهَبْتُ إِلَى السُّوقِ. « Je suis allé au marché. »
- Pourquoi : un nom verbal nu n’apporte pas toujours une information utile. On emploie surtout la construction pour insister, caractériser ou compter, et davantage dans un registre soutenu.
Remarques d’usage
Le mafʿūl muṭlaq est particulièrement productif en arabe standard écrit. Dans un article de presse, رَفَضَ الْمَسْؤُولُ الْاِتِّهَامَ رَفْضًا قَاطِعًا signifie que le responsable a rejeté l’accusation catégoriquement. Dans un discours, la répétition du nom verbal donne du poids à l’énoncé. Un texte littéraire peut multiplier ces constructions pour créer un rythme ou rendre une action plus vive.
Dans la conversation quotidienne, le choix dépend fortement de la région et du registre. Les dialectes arabes conservent des compléments apparentés au verbe, mais ils ne réalisent normalement pas les désinences casuelles de l’arabe standard. Pour apprendre la règle, il vaut mieux partir de l’arabe standard et éviter de supposer qu’une forme vocalisée sera prononcée telle quelle dans toutes les conversations.
Le français possède quelques constructions comparables, comme « vivre une vie paisible » ou « sourire d’un large sourire », mais elles sont moins systématiques et souvent stylistiquement marquées. L’équivalent français le plus naturel peut être un adverbe (بِشِدَّة « fortement »), un groupe prépositionnel (« de manière catégorique »), un verbe plus précis ou une indication de fréquence (« deux fois »).
Il faut aussi distinguer trois fonctions qui peuvent toutes répondre, de loin, à la question « comment ? » :
- احْتَرَمْتُهُ اِحْتِرَامًا كَبِيرًا : اِحْتِرَامًا reprend le verbe ; c’est un mafʿūl muṭlaq.
- دَخَلَ مُبْتَسِمًا « il est entré en souriant » : مُبْتَسِمًا décrit l’état du sujet pendant l’action ; c’est un حال, un complément de circonstance.
- وَقَفْتُ اِحْتِرَامًا لِلْمُعَلِّمِ « je me suis levé par respect pour le professeur » : اِحْتِرَامًا donne la raison de se lever ; c’est un complément de cause ou de but, المفعول لأجله.
La racine commune et la relation de sens avec le verbe sont donc des indices essentiels.
Pour aller plus loin
Quand le verbe est sous-entendu
Dans certaines formules figées, le nom à l’accusatif subsiste alors que le verbe a été supprimé parce que la situation le rend évident. شُكْرًا لَكَ s’analyse traditionnellement à partir d’une idée comme أَشْكُرُكَ شُكْرًا « je te remercie ». عَفْوًا peut signifier « pardon », « excusez-moi » ou « je vous en prie » selon le contexte. Ces expressions doivent surtout être apprises comme des unités courantes ; il n’est pas nécessaire de reconstruire mentalement le verbe à chaque emploi.
Les substituts du nom verbal
L’arabe peut omettre le nom verbal lui-même et conserver un mot qui en représente la quantité ou la qualité. Les grammaires parlent alors de نائب عن المفعول المطلق, « substitut du mafʿūl muṭlaq ».
- أُحِبُّهُ كُلَّ الْحُبِّ : « je l’aime de tout mon cœur », littéralement « de tout l’amour » ; كُلَّ représente le degré total de l’action.
- كَرَّرْتُ التَّنْبِيهَ ثَلَاثَ مَرَّاتٍ : « j’ai répété l’avertissement trois fois » ; le groupe numérique indique le nombre de répétitions.
- فَرِحْتُ كَثِيرًا : « je me suis beaucoup réjoui » ; selon l’analyse grammaticale retenue, كَثِيرًا peut être compris comme la qualification d’un nom verbal omis, c’est-à-dire فَرَحًا كَثِيرًا.
Ces analyses expliquent pourquoi la frontière entre complément adverbial et substitut du mafʿūl muṭlaq n’est pas toujours visible dans une traduction. Pour produire une forme claire, gardez d’abord le nom verbal exprimé : فَرِحْتُ فَرَحًا كَبِيرًا.
L’effet stylistique
Deux phrases peuvent transmettre la même information générale sans avoir le même relief :
- رَفَضَ الطَّلَبَ : « il a refusé la demande » — constat neutre ;
- رَفَضَ الطَّلَبَ رَفْضًا : « il a bel et bien refusé la demande » — insistance ;
- رَفَضَ الطَّلَبَ رَفْضًا قَاطِعًا : « il a refusé catégoriquement la demande » — manière et intensité précisées.
Le mafʿūl muṭlaq n’est donc pas un simple ornement. Il permet de calibrer l’engagement du locuteur, la force du propos et la représentation de l’action.
Conseils pratiques
- Apprenez les verbes par paires. Notez par exemple نَجَحَ / نَجَاح, اِنْتَظَرَ / اِنْتِظَار et أَكَّدَ / تَأْكِيد. Puis construisez une phrase avec un adjectif à l’accusatif.
- Transformez des adverbes français en structures arabes. À partir de « attendre longtemps », « refuser catégoriquement » ou « aimer profondément », cherchez le verbe arabe, son nom verbal et l’adjectif approprié.
- Classez les exemples en trois colonnes. À la lecture d’un texte vocalisé, repérez les couples verbe–nom verbal et indiquez s’ils expriment l’insistance, la manière ou le nombre. Vérifiez ensuite les marques d’accord.
Notions liées
- Prérequis : Les cas des noms et l’iʿrāb — pour comprendre l’accusatif du nom verbal et l’accord de son adjectif.
Prérequis
Les cas nominaux et l’iʿrāb en arabeA2Plus de concepts de niveau B2
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